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498. D’autres enseignements résultent pour nous du mouvement des institutions, enseignements d’autant plus précieux, qu’ils nous montrent la loi sérielle présidant à la puissance créatrice, et, par de savantes évolutions, conduisant les destinées.

a) Observons d’abord la lenteur avec laquelle s’effectue le progrès. L’ordre dans l’humanité ne se crée pas d’un seul jet : il se constitue pièce à pièce, essayant, sur chaque organe, toutes les combinaisons. L’essor de la civilisation est tantôt plus, tantôt moins rapide, mais aucune transition n’est omise. Et que d’obstacles à vaincre ! que d’écueils à éviter ! que d’épreuves à subir ! quelle effroyable consommation d’hommes ! quelles hésitations, quelles angoisses mortelles dans les sociétés ! À peine communiqué aux tribus primitives, le mouvement organique cesse chez la plupart, se concentre autour de la Méditerranée, et change perpétuellement de foyer. L’Asie, l’Afrique, la Grèce, l’Italie, tiennent tour à tour le sceptre de la philosophie et des arts, et tour à tour la vie les abandonne ; elles meurent d’épuisement et retournent à la barbarie. Déjà l’Allemagne, depuis la réforme, a suspendu sa marche ; l’Angleterre tremble d’avancer encore ; fatiguée d’une course de cinquante ans, la France semble vouloir rebrousser chemin. Les chefs des nations font une guerre sourde aux idées ; comme ces magiciens régicides du moyen âge, ils entreprennent de nouer l’aiguillette à l’esprit. Tant l’homme a d’horreur pour le mouvement ; tant il aime à se reposer dans ses pensées étroites, à s’endormir dans sa paresse ! Oh ! n’accusons pas plus nos ministres que nous : qui que nous soyons, nous aspirons secrètement au statu quo de nos utopies. Mais une force divine nous emporte dans le même tourbillon ; et l’opinion de chacun de nous est comme un souffle détaché de l’esprit infini, qui chasse sur l’océan des âges le vaisseau de l’humanité.

499. b) Toutes les sociétés qui ont paru sur la terre ont offert un certain ordre, un système quelconque d’administration et de gouvernement. Il y avait de l’ordre chez les Crétois, ces communistes pédérastes, ventres paresseux et méchantes bêtes, disait l’Apôtre. Leur république parut si belle à Lycurgue, qu’il la choisit pour modèle de la sienne. Il y avait de l’ordre aussi dans cette Sparte, dont Platon perfectionna l’utopie, et dont les habitants, aussi braves, aussi robustes, aussi sobres que les premiers Romains, ne surent ni soumettre et centraliser la Grèce, ni conserver leurs vertus. Le gouvernement du pape lui-même est ordonné, ordonné sur l’aumône [1], en attendant qu’il meure de gueuserie et

  1. Blanqui, leçons du Conservatoire.