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celui-ci avec le théâtre ; le prêtre est exclu de partout : qu’est-il donc hélas ? Rien.

479. Je voudrais qu’au lieu de voir dans la critique sommaire que je fais de leur état l’effet d’une sombre haine et d’une impiété fanatique, les prêtres en profitassent pour ouvrir les yeux sur leur situation, et juger tout le péril de leur isolement. Eh ! s’imaginent-ils que ce soit par amour du paradoxe que je prêche la fin des religions ? Si Pergama dextra defendi possent, etiam hac defensa fuissent ; oui, j’eusse défendu la Religion, je plaiderais devant le siècle la cause du prêtre, si la Religion avait une pensée, si le prêtre était quelque chose : mais je n’ai pas le talent de faire parler une image et de donner la vie à des abstractions.

La condition du clergé est étrange. Les prêtres sont fonctionnaires salariés, mais non pas fonctionnaires publics ; ils tiennent leurs pouvoirs d’ailleurs que de la constitution ; leurs lois sont autres que celles du code ; leur chef n’est pas le chef de l’État ; leurs services ne se payent pas seulement à prix d’or, il y faut encore, pour appoint, le sacrifice des opinions et de la conscience.

Mais passons sur cette excentricité d’institution et de prérogatives : le Sacerdoce réunit-il les qualités d’une fonction utile et normale ? le prêtre est-il travailleur spécial, synthétique, moral et responsable ?

À chacune de ces questions l’embarras augmente. Les prêtres, dit-on, ont charge d’âmes, onus angelicis humeris formidandum ; voilà leur spécialité. Pour accomplir ce labeur, ils confessent, prêchent, catéchisent, chantent l’office et récitent le bréviaire ; c’est-à-dire que leur vie se passe en une suite de gestes commémoratifs des fonctions qu’ils ont perdues, et qui sont l’enseignement, la direction des arts et la culture des lettres. Aussi les occupations du saint ministère bientôt ne suffisent plus à l’activité dévorante d’intelligences trop éclairées pour le métier auquel on les condamne ; et le besoin de penser et d’agir qui tourmente le prêtre éclate en inventions cérémonielles, en associations bigotes, en intrigues, séductions, spéculations intéressées, réunions gastronomiques, quelquefois en abus de pouvoir ou en débauche.

Si le prêtre, dit le prophète, néglige d’avertir le pécheur et que celui-ci périsse, Dieu redemandera son âme au prêtre. J’accepte cette théologie : les prêtres sont responsables de notre salut ; mais comment cela ! — devant Dieu !… L’Économie politique exige du travailleur une garantie présente, efficace, réparatrice ; et l’on nous parle d’une responsabilité qui ne réparera rien, d’une responsabilité d’outre-tombe !

480. Les défauts d’institution du sacerdoce sont le meilleur