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ration sensible dans le moral des consciences. La luxure et la gloutonnerie titaniques des Romains, la mollesse ionique et les débauches de l’Asie sont loin de nous ; un sentiment plus répandu de bienveillance pour l’homme, un respect plus profond de sa dignité, une fierté qui n’a plus rien de l’orgueil germain et de la férocité latine : tels sont les traits généraux qui nous caractérisent. Nos vices sont moins monstrueux, moins excentriques ; notre épicurisme est mêlé de plus de sensibilité et de délicatesse ; le mensonge et la perfidie commencent à disparaître du commerce des affaires ; et, chose singulière, les plus grands escrocs qui dans ces derniers temps se soient signalés étaient la plupart étrangers à l’industrie et au négoce, agents de sociétés fictives, loups-cerviers de bourse et notaires. Il n’est pas jusqu’au clergé lui-même dont les mœurs, depuis la flagellation qu’il reçut en 93, n’aient beaucoup profité : oserait-il en faire honneur à la religion ?…

L’amélioration constante des mœurs publiques, à travers de nombreuses oscillations, est donc encore un fait de progrès, fait dont la cause générale se trouve sans doute dans le développement de la raison et des idées, en un mot, dans la conception de l’ordre. Or, de quelque manière que la loi du progrès scientifique doive se traduire pour donner la formule du progrès moral, il est évident qu’ici comme ailleurs le phénomène a besoin d’une raison qui le rende intelligible, et qu’il est aussi puéril d’expliquer l’amélioration des mœurs par le progrès que la santé par la croissance [1].

466. Ces observations, direz-vous, sont bien simples, et nous pouvions nous dispenser de les faire ; car qui oserait y contredire ? — Si simples qu’elles soient cependant, la Philosophie ne les a jamais faites ; et parce qu’elle n’a pas su les faire, elle s’est égarée dans ses recherches sur la loi du progrès historique ; aujourd’hui même, nos plus savants publicistes sont à prendre des descriptions et des synonymies pour des formules.

« Dans la poursuite d’un problème de cette nature, s’écrie M. Ortolan [2], il est facile de livrer sa raison aux mirages de l’idéalisme. De ces révélations fantastiques on reçoit, comme loi suprême de l’humanité, une formule trompeuse, à laquelle on plie ensuite quelques faits épars, choisis à volonté dans l’immen-

  1. Mais tout ce que vient de dire l’auteur est de pure science historique ; et quand, remontant de cause en cause, il aurait découvert, comme il dit, la raison du progrès, il n’aurait fait que donner le dernier mot de l’histoire, la dernière formule de la science. (Note de l’éditeur.)
  2. Revue de Législation et de Jurisprudence, t. xii, 4e livraison.