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historique. La rigueur des lois pénales décroît, disions-nous tout à l’heure, à mesure que la société se perfectionne : de même aussi la religion s’affaiblit, à mesure que l’idée de Dieu s’épure et que la raison se fortifie ; l’Égalité grandit, en même temps que le privilége et la propriété périclitent ; le lien conjugal se resserre, pendant que l’attrait des sens s’amortit. La progression vers le mieux est générale : le commerce amène l’union des peuples et la communauté des intérêts ; les jalousies de nation à nation s’éteignent ; le juif et le chrétien se confondent dans l’exercice du même droit, et déjà l’on aime à prévoir la réalisation d’une paix universelle. Dans l’intérieur des sociétés, le caractère des délits et des crimes a aussi changé ; et si l’ébranlement de la religion atteint, dans bien des âmes, jusqu’aux principes de la morale et de la justice [1], cette perturbation est tout accidentelle : les habitudes formées en dehors de l’éducation et des influences religieuses l’emportent de tout point sur celles que donnaient jadis la pratique du culte et la foi aux mystères. Les honnêtes gens selon le siècle commencent à être plus compatissants, plus justes et meilleurs que les honnêtes gens selon le catéchisme : il est même à remarquer qu’un préjugé de ridicule et de mésestime toujours croissant s’attache aux dévots. La différence des uns aux autres éclate surtout dans ces fautes que les penchants contrariés de la nature rendent si fréquentes : chez les chrétiens ce sont des vices, chez les indifférents des faiblesses. Là un fonds de noirceur et d’hypocrisie accompagne presque toujours le péché ; ici, il trouve plus souvent l’excuse de la légèreté et de la passion franche et naïve. Quelle différence des amours libres, mais jusqu’à certain point entourées de décence, de l’étudiant et de la grisette, à la dégoûtante lubricité du moine ! d’un côté, la sensualité exaltée par une fausse continence ; de l’autre, des affections trop tôt éveillées, des cœurs qui se cherchent, des sentiments auxquels les conditions sociales ne permettent pas de s’épanouir.

En général, si l’on considère les mœurs d’une nation, non pas à deux époques prises au hasard et resserrées dans d’étroites limites, mais dans toute la durée de l’histoire, on trouve qu’il y a amélio-

  1. L’extinction prématurée des idées religieuses est funeste surtout au peuple, aux enfants et aux femmes. À l’instant où la raison s’affranchit, si une éducation libérale, aidée du travail et d’habitudes méditatives et recueillies, n’impose à l’âme un nouveau frein, la conscience rapidement abrutie peut tomber en quelques jours au dernier degré de perversité. Cette situation, devenue presque générale, est l’inépuisable texte des calomnies que débitent contre le siècle dévots, légitimistes, écrivains gagés, courtisans d’un nouveau despotisme, magistrats chargés de venger les crimes que les institutions ne savent prévenir. Or, à qui la faute ?…