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fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, et nous introduit dans le jardin des destinées [1].

464. Mais la figure la plus terrible, la plus énigmatique de l’histoire, est la législation pénale. Que signifient ces bourreaux, ces instruments de supplice et ces chaînes ? Il fut un temps, dit M. Rossi, où la torture était un progrès : quel est donc cet effroyable chemin ? Pourquoi ces juges, ces interrogatoires, ces formules de serment, ces témoins, cette procédure ? L’homme peut-il juger l’homme ? l’homme a-t-il le droit de punir ? et si ce droit lui appartient, quelle sera la peine ? quel est le rapport du délit au châtiment ? comment s’assurer de la perversité de l’intention ?… Questions formidables, qu’il est aussi dangereux de poser que difficile de résoudre.

C’est un fait reconnu de tous les criminalistes, que, dès les temps anciens, la sévérité des peines a diminué en même temps que la science et la politesse des mœurs se sont accrues ; que les formes de jugement sont devenues de plus en plus favorables et protectrices (501), et que le mouvement des idées est désormais à l’amendement des coupables, à la réhabilitation des consciences, presque à l’abolition des peines. Quoi donc ! la raison collective inclinerait-elle à penser que, comme le crime est une anomalie, le châtiment judiciaire est une vengeance, et que, hors le cas de légitime défense, la mort et la séquestration du condamné sont un abus de la force ? qu’entre un fanatique qui frappe un roi au détour d’une rue, et la société qui immole l’assassin dans un sacrifice solennel, la distance n’est pas telle qu’on ne puisse les identifier par une suite d’équations ?… Mystère, encore une fois, mystère horrible, dont l’état présent des sociétés permet à peine de soulever le voile. On frémit en pensant que notre droit de propriété n’est qu’une grande injustice, dissimulée, heureusement pour nous, par la coutume, aux regards d’une multitude spoliée : que serait-ce, si nous allions découvrir que la justice criminelle, suscitée pour la défense de ce droit, est un guet-apens ?… Quelle que soit, sous ce point de vue, la raison du progrès historique, longtemps encore nous aurons besoin de proscrire et de tuer ; eh bien ! puisque telle est la condition de notre existence, fermons les yeux, et frappons !…

465. Observons l’espèce de balancement qui se manifeste dans les institutions et les idées, à chaque degré du développement

  1. Voilà une synthèse historique. Comment l’auteur, avec une si haute intelligence de l’histoire, a-t-il pu refuser à l’histoire le caractère de science ?… (Note de l’éditeur.)