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en lui-même et très-significatif, a été pris pour loi du développement historique ; et MM. Ballanche et Lamennais l’ont ainsi formulé tour à tour : Avènement du plébéianisme à la puissance ;Évolution de la liberté par l’intelligence et l’amour.

Mais, outre que l’affranchissement du prolétariat n’est qu’un fait particulier dans l’histoire, à laquelle par conséquent il ne peut servir d’interprétation, est-ce là une formule ? est-ce là l’expression d’une loi ? Toute société débute par l’antithèse du patriciat et du servage : cela posé, comment est-ce que le servage s’affranchit peu à peu, que le prolétariat grandit et supplante à la fin l’aristocratie ? Si nous le savions, nous connaîtrions la raison qui gouverne le fait, et nous pourrions juger de sa légitimité, de sa nécessité, de sa fin. Or la loi de l’évolution du prolétariat, loi complexe et d’une haute et difficile formule, ne pouvait se trouver que dans la science économique : par là même elle était inaccessible à des hommes d’un très-grand mérite sans doute, mais dont le génie ne dépasse guère l’horizon de la littérature [1].

Le progrès de la liberté est donc une face de l’histoire de la civilisation ; mais il n’est pas toute cette histoire ; par conséquent il ne la formule pas, et lui-même, d’ailleurs, a besoin de formule.

461. Un autre point de vue non moins intéressant de l’histoire des sociétés, est la famille. Partout où la civilisation n’a pas été stationnaire, on remarque un progrès dans la constitution de la famille, dans le droit de la femme et la loi des mariages. Mais quelle est la raison de ce progrès ? est-ce encore l’intelligence et l’amour ?

Ici, comme tout à l’heure, des études spéciales sont à faire, peut-être une science à créer, science qui, de même que l’Économie politique, devra trouver sa confirmation dans l’histoire. Déjà même le progrès accompli peut nous servir d’indice et de guide : la tendance générale, en ce qui concerne le mariage, est à la monogamie et à l’indissolubilité. Moïse restreint le luxe matrimonial des patriarches, donne des droits à l’épouse, réglemente le divorce, déclare libre l’esclave que son maître a rendue mère. La Grèce, tolérante sur le concubinage et le commerce avec les affranchies, environne d’honneur et de respect le gynécée, et, sauf de rares exceptions, proclame l’unité et l’inviolabilité du mariage. Rome la consacre par ses lois ; le christianisme perfectionne l’œuvre, et bannit d’entre les époux la volupté. Mahomet, suivant de loin ces exemples, réduit à quatre le nombre des femmes légitimes. Le divorce, loin de contredire cette tendance, la confirme : le véritable

  1. Qu’est-ce que cela prouve contre l’histoire ? (Note de l’éditeur.)