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et des anomalies ? La question de la nécessité d’étudier l’histoire se ramène donc à celle-ci : À quelle condition l’histoire aide-t-elle la connaissance ; en d’autres termes : Comment faut-il étudier l’histoire ?

455. L’histoire, de même que la philosophie, n’est point une science : elle n’a ni spécialité, ni unité d’objet, ni méthode ou série propre. L’histoire est la succession des états divers par lesquels l’intelligence et la société passent avant d’atteindre, la première à la science pure, la seconde à la réalisation de ses lois. C’est un panorama de créations en train de se produire, qui s’agitent pêle-mêle, se pénètrent d’une influence réciproque, et présentent à l’œil une suite de tableaux plus ou moins réguliers, jusqu’à ce qu’enfin chaque idée ayant pris sa place, chaque élément social étant élaboré et classé, le drame révolutionnaire touche à sa fin, l’histoire ne soit plus que l’enregistrement des observations scientifiques, des formes de l’art et des progrès de l’industrie. Alors le mouvement des générations humaines ressemble aux méditations d’un solitaire ; la civilisation a pris le manteau de l’éternité.

Oui le temps viendra où ces agitations politiques, qui dans nos annales passées tiennent une si grande place, seront presque nulles ; où les nations s’écouleront sans bruit, comme des ombres silencieuses, sur leur terrestre séjour. L’homme en sera-t-il plus heureux ?… je ne sais.

Puis donc que l’objet de l’histoire est multiple, il s’ensuit que l’histoire n’est point science, mais, selon l’étymologie du mot, exposition, témoignage : par conséquent son utilité consiste, d’une part à confirmer, ou, s’il y a lieu, à démentir par les faits les hypothèses de la théorie ; d’autre part à nous révéler le travail de la nature dans la création de l’ordre.

456. L’artiste ne voit dans l’histoire que l’épopée, le tableau : le philosophe y cherche de plus le progrès de la connaissance et l’émersion des lois [1]. De là, deux manières de considérer les événements, ou la matière historique : l’une, qui procède par divisions, locales et temporelles, l’autre par spécification et dédoublement.

Ainsi, la période de la guerre de Troie qui s’écoule entre la peste des Grecs et la rançon d’Hector forme l’unité épique de

  1. Mais succession, progrès, évolution, drame, tout cela suppose système : et là où il y a système, il y a matière à SCIENCE. (Note de l’éditeur.)