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connaissance plus approfondie de la théorie sérielle, ne peut être présentement obtenue.

432. La vrai destination du travail parcellaire se trouve dans l’éducation de l’apprenti. L’homme n’apprend, n’exécute que par parties ; d’un autre côté, l’habitude et un exercice prolongé lui donnent seuls la dextérité et la grâce, comme une attention constante aux mêmes choses éclaire et forme son génie. Le travail parcellaire est donc favorable, indispensable même au développement des facultés ; mais il ne faut pas qu’il soit éternel. Et voilà précisément ce qui distingue l’ouvrier consommé du travailleur parcellaire : l’un, par de longues et laborieuses études, par des essais variés, par l’acquisition coûteuse des secrets de métier et des procédés de main-d’œuvre, a fait non pas un mais vingt et trente apprentissages différents ; l’autre, comme un instrument destiné à un seul usage et que l’on jette aussitôt qu’il devient inutile, s’arrête dès le premier pas, s’endort dans sa première leçon. Tandis que l’industriel vraiment digne de ce nom sait exécuter vingt opérations particulières, qui, savamment combinées, produisent une composition raisonnée et souvent ingénieuse ; l’homme-machine, une fois enroutiné dans sa manœuvre, séquestré de la composition et de l’art, dégénère rapidement en une brute sans adresse et sans moralité.

Le travail parcellaire trouve donc son application dans l’apprentissage de l’ouvrier : il peut encore être employé d’une autre manière. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes, d’une capacité réelle et d’un talent très-développé, qui préfèrent, à salaire égal, la fonction la plus simple et la plus uniforme, parce qu’ils réservent toutes les forces de leur intelligence pour des compositions libres et desquelles ils n’attendent aucune rétribution. Dans ce cas, le travail parcellaire, ne portant préjudice ni à la société ni aux personnes, exécuté par des mains capables à l’occasion de direction et de synthèse, n’offre plus d’inconvénient. Qui sait même si, un jour, telle ne sera pas notre condition commune et définitive ? L’homme, après avoir donné l’essor à son activité juvénile, après avoir parcouru la sphère de sa spécialité, commandé et instruit les autres, à son tour, aime à se replier sur lui-même et à concentrer sa pensée. Alors, pourvu que le salaire quotidien arrive, content d’avoir fait ses preuves, il laisse à d’autres les grands projets et les postes brillants, et s’abandonne aux rêveries de son cœur, dont l’uniformité du travail parcellaire ne fait plus que faciliter le cours.

Je ne parle pas des travaux répugnants et pénibles, qui peuvent être ou exécutés par corvées, ou infligés comme peines discipli-