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un droit de suzeraineté et de privilége. C’est précisément la politique du gouvernement actuel : au lieu de viser à faire de chaque homme un citoyen capable de remplir tous les grades de l’armée, tous les emplois administratifs, toutes les fonctions scientifiques et industrielles, on resserre progressivement le nombre des élèves admis aux écoles spéciales ; on rend les conditions d’admission de plus en plus difficiles ; on épuise la bourse des familles aisées en même temps qu’on rebute les pauvres ; on tourmente, jusqu’à la consomption et l’apoplexie, des milliers de pauvres enfants, en faveur de quelques précocités insignifiantes, et qui presque toujours mentent à leurs promesses. Voilà l’aristocratie de talent contre laquelle le peuple se révolte, parce qu’elle a sa source, non dans une supériorité réelle, mais dans la mutilation des sujets.

428. Après l’inconvénient de la rareté des ouvriers capables de direction, inconvénient tout à fait analogue à celui qui résulte pour une nation de la nécessité des princes, il en est un autre non moins grave auquel donne lieu le travail parcellaire : c’est l’imperfection des produits. Parcourez les ateliers : vous entendez de toutes parts les maîtres se plaindre de l’incurie, de la stupidité, de la mauvaise volonté des ouvriers en qui le travail parcellaire a rétréci l’entendement et faussé la conscience. Si le chef s’absente un instant, si la surveillance se relâche une minute, le travail se ralentit : les bévues, les contre-sens, les malentendus se succèdent ; rien ne marche, tout périclite. Qui pourrait calculer ce que coûtent ces machines vivantes, que l’on honore du nom d’hommes parce qu’elles jouissent de la triple faculté de digérer, d’engendrer et de se mouvoir, trouverait bientôt que la somme des pertes occasionnées par le travail parcellaire surpasse infiniment celle des avantages qu’on lui attribue.

429. Toutefois, on ne peut nier que le travail parcellaire ne produise en certains cas de puissants effets, auxquels l’Économie politique ne doit pas renoncer. Il s’agit donc de concilier ici les données de l’observation, avec les principes absolus de la science. Or, ce problème se résout par les différents modes de composition dont le travail individuel est susceptible.

Voyez le laboureur : avant l’hiver il laboure, sème le blé et le seigle ; au printemps il plante maïs, pomme de terre, chanvre et colza ; l’été amène fenaison et moisson ; en automne la vendange : puis il serre et soigne ses récoltes. Entre temps, le laboureur exécute nombre de petits travaux complémentaires. Chacune de ces opérations successives est une parcelle de l’œuvre agricole ; il