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fortifient l’intelligence, elles provoquent la pensée à l’innovation et au progrès. Or, comment un être qui ne fait, chaque jour de sa vie, que dévider, frotter, polir, couper une carte, présenter une feuille au cylindre, acquerrait-il un génie inventif ? comment ses mœurs seraient-elles réglées, sociables et pures ? Dès que l’esprit n’est pas tenu en haleine par une opération sériée et intelligible, la conscience se déprave et se flétrit ; le sang et la chair gouvernent seuls ; vous croyez avoir un ouvrier, vous n’avez qu’une bête de somme.

425. On a remarqué souvent que la classe moyenne, celle qui, à une certaine aisance, joint l’exercice des professions les plus actives, était partout la mieux réglée dans ses mœurs, la plus féconde en hautes capacités. On a décrit maintes fois et la corruption raffinée des grands, et la brutalité grossière de la populace ; mais il ne paraît pas qu’on ait assigné à ces faits leur véritable cause. Que les prédicateurs tonnent l’Évangile à la main, accusent la perversité de la nature et l’infidélité du siècle, leurs déclamations feraient éclater de rire, si l’on avait encore la patience de les entendre : que des moralistes à la Sénèque, gorgés d’honneur et d’or, nous parlent de vertu, de conscience, d’intérêts spirituels et moraux, et nous laissent couverts de haillons et mourants de faim, il y a longtemps que leur hypocrisie est démasquée, et leur rhétorique percée comme le manteau d’Antisthène. La Religion et la Sophistique n’ont plus rien à dire, et devraient se taire.

Mais la théorie sérielle nous enseigne, en ce qui concerne l’esprit, que l’intelligence est tout à la fois la compréhension et l’amour de l’ordre ; en ce qui touche la règle des mœurs et la police des sociétés, que l’intelligence grandit par la division et la série du travail ; par conséquent que les mœurs se perfectionnent et s’épurent selon les progrès de l’intelligence, c’est-à-dire selon le développement de l’industrie, des arts et des sciences, et selon la participation de tous à l’œuvre sociale. De sorte que les mœurs de l’ouvrier sont d’autant meilleures que son intelligence est mieux développée ; et son intelligence se développe d’autant plus que son travail se conforme davantage aux lois de spécification et de série.

Cela posé, venons aux faits.

426. Qu’y a-t-il de plus proverbial, de plus historique, que la fainéantise et la stupidité des moines, la crapule des cordeliers, la luxure des carmes, la mollesse des bernardins, l’esprit d’égoïsme et d’intrigue de tous les couvents ? C’est que, d’après les institutions de leurs fondateurs, ceux et celles qui peuplaient les maisons religieuses passaient leur vie à prier Dieu, à rien.