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Cette dernière proposition pouvant sembler un paradoxe, nous allons tout de suite en donner la preuve.

403. 3o Tout le monde a entendu parler de sociétés par actions. Il y a quelques années, l’entraînement vers ce mode d’exploitation était devenu général : ce fut un des plus beaux moments de l’Économie politique. On put croire un instant à l’inauguration d’un immense mouvement réformiste. L’inexpérience des bailleurs de fonds, aveuglés par une cupidité grossière, et l’audace de quelques effrontés coquins firent avorter ce magnifique élan de notre esprit public.

Mais qu’est-ce qu’une société par actions ? C’est, dans sa forme rudimentaire, le prêt à intérêt. Au lieu d’un emprunteur responsable sur ses biens, il y a une société qui rend des comptes ; au lieu d’un prêteur, il y en a vingt, cent, mille. — Maintenant, qu’est-ce que le prêteur ? C’est, dit-on, un travailleur qui produit par son capital. Littéralement cela n’est pas vrai : il faut donc chercher un autre sens à cette quasi-fonction. Pour cela, il est nécessaire de remonter aux principes.

On a vu que la grande loi de Smith, la division du travail, se traduit synonymiquement en cette autre, la force collective. De même donc que la division du travail ne s’entend pas seulement des opérations simultanées, mais aussi de toutes les opérations successives, faites dans un but commun et pour un objet identique ; de même la puissance collective, et par conséquent la solidarité, la co-participation qu’elle engendre, n’embrasse pas seulement les travailleurs en actualité de service, mais encore ceux dont le travail, consommé et reproduit tour à tour, s’est effectué à des intervalles de temps plus ou moins longs. Or, le capital représente ce travail : par conséquent le capitaliste, en tant qu’il est censé avoir produit lui-même ses capitaux, devient associé de l’emprunteur, et participe à son produit. L’anomalie que nous avons signalée, et contre laquelle s’est soulevé de tout temps le prolétariat, consiste en ce que, soit par le droit de conquête, soit par les mensonges de l’offre et de la demande, certains hommes ont trouvé moyen de se faire agréer comme capitalistes sans avoir été travailleurs, et d’obtenir un salaire hors de proportion avec leurs services.

Telle est l’indissoluble chaîne qui unit les travailleurs : tous contribuent à une œuvre unique, la richesse sociale ; tous sont appelés à devenir par l’épargne capitalistes ; conséquemment tous sont débiteurs et créanciers les uns des autres. Et comme, dans une organisation que l’Économie politique peut déjà prévoir, la somme des intérêts payés à chacun est partout la même, et qu’en