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dut supporter le fardeau, il fallut créer des loisirs et fournir des avances à certains hommes devenus pour ainsi dire les éclaireurs de la production ; et c’est à quoi servirent, d’abord l’appropriation des capitaux engagés ; en second lieu, les primes appelées rentes, fermages, usures, qui, à travers les plus honteux excès, procurèrent tant de fondations utiles et d’entreprises glorieuses. En général, les perfectionnements mécaniques, les applications de la science à l’industrie, les réformes agricoles, l’esprit d’innovation et de découverte, viennent, non des pauvres, mais des riches : non de l’initiative sociale, mais de la spontanéité individuelle. Ces vérités sont devenues triviales.

402. 2o Dans cet état de défiance et d’incapacité générales, le fondement du crédit, le grand véhicule de la production, fut la divisibilité et la mobilisation des capitaux. Supposez une société commençante, où sous prétexte de l’inaliénabilité du fonds social et du produit collectif, nul n’aurait eu le droit d’engager une part de la fortune publique ; la société serait demeurée dans une éternelle enfance ; la production immobilisée, le patriarcat eût été la forme sociale jusqu’au dernier jour. Tel fut l’état que rêvèrent Pythagore, Platon, Fénelon, et que Lycurgue vint à bout de réaliser en partie. La propriété fut donc la condition nécessaire de la division de l’industrie et de la source de ses progrès. Si l’homme dès sa naissance avait eu la science infuse ; ou si Dieu lui avait envoyé des anges pour le former à la société, comme on croyait jadis qu’il lui avait révélé d’inutiles mystères : cette longue suite d’institutions préparatoires, et cette majestueuse initiation par le droit romain que continue aujourd’hui le droit français, eussent été un embarras, une perturbation, un non-sens. Mais le monde a commencé par l’ignorance et la barbarie : la destinée de l’humanité est de s’instruire et de s’organiser par elle-même ; Dieu, qui gouverne immédiatement la matière, nous a donné des attractions et des facultés dont il a voulu que nous trouvassions les lois : dès lors une organisation sociale spontanée était impossible ; l’ordre dans l’humanité ne pouvait se créer que successivement, et les éléments métaphysiques dont il se compose durent se déterminer d’abord avec d’autant plus d’énergie qu’ils pouvaient être plus dangereusement attaqués. La propriété est un de ces éléments, et le plus précieux de tous ; je l’ai dit dès mon premier mémoire ; c’est même ce qui m’a fait accuser de contradiction par les uns, tout en me rendant de plus en plus suspect aux autres. La propriété a enfanté le crédit, la circulation, les banques ; aujourd’hui presque féodale, elle traîne à sa suite la centralisation commerciale et la solidarité universelle.