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350. Concepts de temps et d’espace. Toute série est un conditionné, cela est impliqué dans la notion même de la série. Or, l’esprit ne percevant dans la nature que des séries, tout se rapporte nécessairement à l’un ou à l’autre de ces deux objets : la série et ses conditions.

Les conditions fondamentales de la série sont : 1o la division ; 2o l’élément ou l’unité ; 3o le rapport des unités. L’unité et le rapport nous ont donné successivement les idées catégoriques de quantité, qualité, modalité, substance et cause : pour contester l’origine que nous avons assignée à ces concepts, il faudrait renverser toute la théorie sérielle, et nier que les idées de cohésion et de mouvement vinssent de l’intuition empirique. En effet, l’idée universelle de substance est due à l’hypothèse que le moi, en vertu de son unité propre, fait, et ne peut pas ne pas faire, d’un dernier élément qui, indécomposable lui-même, sert à la constitution de toute série fixe et permanente : l’idée universelle de cause est adéquate à celle d’un fluide ralliant et entraînant les substances, comme le fluide électrique, par son passage, agite cent personnes formant la chaîne, d’une commotion tour à tour reçue et transmise.

Les concepts d’espace et de temps, corrélatifs entre eux comme les idées de substance et de cause, sont donnés par la condition première de toute série, la division.

La série se compose nécessairement d’unités. Chaque unité sérielle se sépare et se distingue de l’unité voisine comme la thèse de l’antithèse, le moi du non-moi, c’est-à-dire absolument et indéfiniment ; de sorte qu’entre l’une et l’autre il est possible d’insérer autant de moyens termes qu’on voudra, c’est-à-dire toute une série. Par exemple, entre le rayon rouge et le rayon orangé, la nuance varie continuellement ; entre le ton mi et le ton fa, les tons moyens sont innombrables, bien que l’oreille n’en saisisse pas la différence ; entre les solipèdes et les ruminants, la nature pouvait créer une foule de variétés et d’espèces ; entre un nombre et un autre nombre, on peut insérer des moyens arithmétiques à l’infini ; entre un phénomène et un autre phénomène, on conçoit la force se transmettant par une chaîne de moments de plus en plus serrée ; enfin entre un point donné dans le vide et un autre point, la distance, si petite qu’elle soit, est toujours susceptible de division.

Renversons maintenant l’hypothèse : au lieu d’insérer des moyens termes entre les unités d’une série, concevons cette série elle-même prolongée à l’infini. Ainsi, au delà des rayons visibles, l’esprit conçoit des ondes de plus en plus affaiblies ; au delà des sons perceptibles, des vibrations toujours plus rares ; au delà des