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La série est un tout composé d’éléments groupés sous une certaine raison ou loi. Cette raison et la forme qu’elle engendre sont la partie intelligible de la série ; l’élément sériel, considéré en lui-même et seulement comme partie intégrante d’une série, est chose obscure, inintelligible. Le ton mi, séparé de la gamme ; le rayon rouge, séparé du faisceau lumineux, ne signifient rien pour l’esprit ; un animal, une plante, séparés de l’espèce, du genre et du règne, ne se comprennent pas. De même encore une poignée de grains, un massif d’arbres, un troupeau de bêtes, donnent bien une idée de pluralité ou de collection ; mais tant que nous ne les rapportons pas à une série arithmétique, ces collections sont inintelligibles.

C’est seulement lorsque l’unité sérielle peut être à son tour prise pour série, et conséquemment être soumise à l’analyse, qu’elle devient claire à l’esprit, à qui elle fournit une idée. Jusque-là c’est un je ne sais quoi sans figure et sans nom, incompréhensible, impénétrable. L’âme, en vertu de sa propre essence, qui est l’unité et l’indifférenciation, l’âme sent l’élément sériel ; mais n’en recevant pas d’empreinte, elle ne se l’explique pas, elle le nie. Elle l’appelle non-moi, matière.

La même chose a lieu dans la série fluente : une plante germe, se développe, pousse des fleurs qui la reproduiront à l’infini ; — l’homme agit, se meut, pense, aime et raisonne ; le choc des corps, le son, la lumière, le cours des astres, tout cela nous présente des séries d’un certain ordre, tantôt simples, tantôt complexes, dont les lois peuvent être calculées et les résultats prévus, mais dans lesquelles le moment pris en lui-même est, comme l’élément dans la série fixe, à la fois sensible et inintelligible.

Or, cette unité sérielle, qui tantôt demeure et tantôt passe, qui se laisse, pour ainsi dire, toucher, mais non pas voir, ai-je besoin de dire que c’est précisément ce qui nous fournit, là le concept de substance, ici le concept de cause, substance et cause, ou comme qui dirait, ce qui dans l’aperception reste inintelligible ? et l’origine de ces concepts peut-elle actuellement être douteuse ?…

349. Pour rendre cette démonstration complète, disons comment les idées de substance et de cause, d’analytiques qu’elles sont d’abord dans l’intuition, deviennent, à fur et à mesure de l’expérience, absolues et pour ainsi dire extra-sérielles.

D’un côté, l’élément sériel, tant qu’il n’est envisagé que comme élément, est essentiellement inintelligible : en effet, l’unité, l’identité, l’indifférence ne s’expliquent pas. Mais ce même élément est-il considéré à son tour, non plus comme partie, mais comme tout ; non plus comme composant, mais comme composé : alors la série