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Revenons donc à l’hypothèse de Kant : et après avoir admis avec lui le concept de cause comme loi de la pensée, montrons-en l’origine dans l’intuition de la série.

347. Les sens, disait Hume, témoignent bien que les phénomènes se suivent, mais non pas qu’ils soient liés. Pour apercevoir la succession de deux faits, il suffit de la mémoire, c’est-à-dire de l’identité permanente du moi : mais l’idée de succession n’implique pas nécessairement celle de causalité. — Les critiques n’ont rien trouvé à reprendre à cet argument de Hume ; ils ont blâmé seulement, comme j’ai dit (332), la conclusion qu’en avait tirée l’auteur.

Des naturels de la Nouvelle-Hollande se trouvant rassemblés au pied d’un rocher, au moment où ils sifflaient, un fragment de roc se détacha subitement, et ils furent tous écrasés. Depuis ce temps-là, dit Dumont d’Urville, les Australiens s’abstiennent de siffler au pied des montagnes. C’est que, dans leur esprit, la chute de la montagne et le sifflet sont deux phénomènes qui se lient.

Le philosophe et le sauvage, je veux dire la réflexion et la spontanéité, s’accordent donc à concevoir la cause comme le lien des phénomènes. Mais, d’abord, dans quel cas peut-on dire que les phénomènes sont liés, et comment l’esprit aperçoit-il ce lien ? C’est, j’ose le dire, ce que la philosophie n’a jamais su.

Toutes les séries dont la nature nous offre l’inépuisable assemblage se divisent primordialement en deux grandes catégories : les unes, que nous appellerons stables ou fixes, parce que, pour subsister, leurs unités doivent être cohérentes ou tout au moins simultanées : cette espèce de série nous donnera tout à l’heure le concept de substance ; — les autres, auxquelles nous donnerons le nom de fluentes, parce que leurs unités coulent, pour ainsi dire, et s’évanouissent, comme l’eau des fleuves et le souffle des vents. Les unités de cette seconde espèce de série se nomment moments [1].

Ces moments, bien qu’ils n’aient entre eux ni cohésion ni simultanéité, n’en sont pas moins gouvernés par une raison commune : sans cela, ils ne formeraient pas série. C’est ce que la transmission du son, de la lumière, et en général de tout mouvement, rend facilement intelligible. Dans les éclipses des satellites de Jupiter, l’observateur placé à une distance de moitié moindre que celle où nous sommes de cette planète ne verrait plus le satellite que nous l’apercevrions encore ; et réciproquement lorsque l’occultation

  1. Moment de momentum, pour movimentum, mouvement.