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de la conscience, provoqué par l’analyse de ses propres représentations.

345. L’élément, le rapport, les propriétés, modes et aspects divers de la série, ont été sommairement énumérés par Kant dans sa table des catégories : mais comme ce philosophe ne saisissait point la série en elle-même et dans son objectivité, il fut conduit à subjectiver sous le nom ancien de concepts, les différentes parties de l’intuition. En autres termes, ce que décrit Kant après Aristote, sous le nom de catégories, ce sont les principes constituants de la SÉRIE. Or, si l’idée de série est une idée toute d’expérience, il faut avouer que les idées des éléments et des lois de la série sont aussi d’expérience, par la raison décisive que ce qui est vrai du tout est vrai de chacune des parties, ce qui est vrai du système est vrai à plus forte raison du principe.

Le rôle de l’entendement dans l’aperception contribuait encore à entretenir Kant dans son erreur. En effet, supposons le moi multiple et sérié, et toute représentation de l’extérieur devient impossible. Rétablissez, au contraire, dans le moi, l’identité et l’indivision ; rendez-lui sa nature amorphe, et avec elle la faculté de saisir l’unité de l’intuition : aussitôt la conscience s’éveille, la pensée entre en exercice, les images et les idées arrivent en foule, et la raison se constitue. Mais, avant l’intelligence de la série, et sous la préoccupation de la théorie des idées générales, que pouvait penser un psychologue de cette espèce d’intuitions qui n’étaient ni représentatives de genres ou d’espèces, ni représentatives d’objets individuels ? Nécessairement il les devait prendre pour des formes à priori de l’entendement, formes qu’il imposait à toute perception, comme conditions d’intelligibilité, mais qui n’étaient point inhérentes à la perception.

346. Le moi est un, identique, indivisible : c’est pour cela qu’il demeure impénétrable à lui-même, et ne se connaît que par ses opérations, lesquelles tirent toute leur dénomination de la nature ou de la forme des objets qui les excitent. C’est par là aussi qu’il est capable de sensibilité, d’aperception et de connaissance : c’est en vertu de cette unité essentielle qu’il convertit en idées les impressions qui lui sont transmises par les sens, contemple la série jusque dans ses éléments et ses lois, et s’élève enfin aux concepts de substance et de cause.

Sous le voile multiforme, multicolore de la série, par delà la série, nous percevons dans les objets la substance et la cause : le moi les devine plutôt qu’il ne les voit, et s’en empare, mais sans les pénétrer intimement elles-mêmes. Montrons d’abord l’objectivité de ces concepts ; nous en constaterons plus tard la réalité.