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particulier et général : véritables pôles de toute perception, et qui ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Ainsi les idées de genre, d’espèce, de collection, que l’on attribue si ingénument à l’activité créatrice de la raison, sont précisément tout ce qu’il nous est donné de savoir de ce monde ; tandis que l’un, le particulier, le concret, dont on fait l’objet propre d’une intuition passive, n’est autre que l’aperception du rapport sériel, aperception que la nature synthétique de notre entendement rend seule possible.

Lors donc que l’esprit s’imagine créer, par abstraction ou généralisation, le genre et l’espèce, il les voit en réalité d’une vue aussi simple, aussi immédiate, qu’il se sentait voir les objets par l’intuition. L’adhérence ou la séparation des parties, leur organisation, leur fixité ou leur mobilité, leur succession dans l’espace et dans le temps, ne sont que des modes particuliers de la série, qui, nous frappant de trop près ou de trop loin, nous en déguisent l’unité. Il y a plus : si, dans nos représentations intellectuelles, quelque chose pouvait être appelé création, ce serait assurément le particulier, l’un, dont nous ne saisissons la réalité substantielle nulle part. Mais l’aperception de l’unité s’expliquera suffisamment par celle de la série, dont le rapport s’objective à nous dans le tout, et peut être défini la répétition du même.

340. Généraliser, abstraire, c’est donc, comme dans l’intuition, percevoir une série, mais une série dont les unités sont séparées par des intervalles plus ou moins grands, ou se trouvent engagées dans d’autres séries. Et puisque nous ne saisissons des objets que la forme, toute intuition implique nécessairement, du côté de l’objet, différenciation et division ; mais, comme l’essence du moi est l’unité, la simplicité, l’indivisibilité, l’esprit a la faculté de percevoir dans la série le rapport, c’est-à-dire ce que la série a de formel, d’immatériel, de purement intelligible, l’unité et la totalité.

Conséquemment il n’est pas vrai de dire : Les genres et les espèces n’existent pas dans la nature ; ce sont des vues de notre esprit : la nature ne renferme que des objets particuliers et individuels. Car, en suivant ce raisonnement, les êtres qualifiés individus n’auraient pas plus de titre à l’existence que les genres et les séries qu’ils forment entre eux : les molécules organiques qui composent cette orange et ce cheval sont séparées les unes des autres comme les astres qui circulent autour du soleil : toute la différence, encore une fois, est dans la longueur des intervalles. Est-ce la faute de la nature si nous ne savons classer les perceptions qu’elle nous envoie que par l’espacement des parties ?