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l’idée (comme la nécessité, la non-réalité) une certaine modalité dans le sujet ; il faisait une permutation de catégories, ou, comme nous dirions, il changeait son point de vue.

335. Cette difficulté n’est rien encore.

Puisque toutes les idées dépendent des concepts ou formes innées de l’entendement et de la puissance plastique exercée par lui sur les perceptions de la sensibilité, il s’ensuit que la vérité est pour nous tout humaine et n’a rien d’absolu. Kant en est demeuré d’accord ; et, nonobstant les subtilités de M. Cousin, qui n’ont converti personne, M. Jouffroy a eu la bonne foi de convenir que cela était vrai.

En effet, d’après ce système, bien que nos idées soient soumises à certaines lois subjectives de subordination, de génération et de dépendance, rien ne nous assure qu’elles soient la traduction fidèle des réalités extérieures : de sorte que nous ne pouvons affirmer que le monde soit tel que nous croyons le voir, et les objets conformes à nos représentations. Il a donc fallu accepter cette terrible conséquence : mais, comme fiche de consolation, on a dit qu’il était tout à la fois de la nature de l’intelligence et de chercher sans cesse la démonstration de sa légitimité, et de ne pouvoir jamais l’obtenir.

Une tendance sans objet, l’idée du vrai en soi à côté de l’impossibilité d’une certitude absolue ! Il y avait là quelque chose de contradictoire, qui aurait dû arrêter sur la pente du scepticisme un esprit aussi pénétrant que Jouffroy. C’était l’inconséquence de Hume reparaissant sous une autre forme. Aussi la rigueur de raisonnement du scepticisme transcendental n’arrêta point l’essor des esprits : les philosophes les plus éminents se mirent avec une ardeur incroyable à chercher la solution de ce problème, l’accord de la perception avec la réalité, du subjectif avec l’objectif, du noumène avec le phénomène : les uns absorbant l’objet dans le sujet, et idéalisant le monde, qui de la sorte était le rêve de l’esprit ; les autres, extériorant, matérialisant, panthéisant le moi, ou plutôt identifiant le moi et le non-moi, le subjectif et l’objectif, dans une unité supérieure, un absolu inconditionné, duquel ils dérivèrent l’un et l’autre, et faisant du monde, de l’homme, de la pensée, de Dieu même (le moi cosmique), une sorte d’évolution de cet absolu.

Telles furent, en substance, les hypothèses de Fichte, Schelling, Hégel, et d’une foule d’autres : hypothèses évidemment nées du besoin de sortir de l’impasse où la critique de Kant avait jeté les esprits ; mais hypothèses radicalement impuissantes, puisqu’elles accordaient toute cette critique : la subjectivité des concepts sui-