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semblent plutôt exprimer des points de vue généraux, et furent pour cette raison appelées générales. Mais quelle était la source des idées générales ?

Une première hypothèse, suggérée par l’analogie, s’offrait d’elle-même, et fut aussitôt adoptée. Puisque les idées particulières avaient une réalité particulière objective, les idées générales devaient semblablement avoir une réalité générale objective ; et l’on supposa que bonté, beauté, force, vie, grandeur, couleur, pesanteur, etc., désignaient des choses réelles, aussi bien que tel homme, tel animal, telle plante. D’après cela, toutes les idées étaient encore issues des sens : mais quelles étaient ces réalités générales que représentaient les idées de même nom, voilà ce que l’on ne pouvait dire.

330. Dans cet embarras, quelques-uns soutinrent que les idées générales étaient de purs mots, sans réalité, créés par la faculté de comparer et d’abstraire. Ainsi les idées les plus importantes à l’entendement, celles sans lesquelles le raisonnement est impossible, étaient dues à la faculté, innée ou accidentelle, divine ou physiologique, d’imposer des noms, en un mot, de parler. C’était prendre l’effet pour la cause : on ne parle que ce que l’on pense ; on ne nomme que ce que l’on aperçoit ; on ne crée des mots que pour des représentations ; de sorte que la question revenait toujours : Qu’est-ce que représentent les idées générales ?

Ceux qui réalisaient toutes les idées furent nommés réalistes ; ceux qui réduisaient à de simples noms les idées générales furent appelés nominaux.

331. Il y eut une opinion intermédiaire, dont l’auteur fut Abailard, et qui, sous le nom de conceptualisme, affirma que les idées générales ou universaux n’étaient ni des réalités ni des mots, mais des conceptions de l’esprit. L’esprit, disait-on, aperçoit des ressemblances et des dissemblances entre les individus, lesquels ne sont en eux-mêmes ni genres ni espèces ; et par sa faculté de généraliser, il produit spontanément ces idées générales, dont le langage devient le truchement. Au fond, la différence entre le nominalisme et le conceptualisme est assez légère : dans l’un, les idées générales sont des noms donnés à des riens, bien que suggérés par la comparaison des objets ; dans l’autre, elles sont des produits de l’activité intellectuelle, de véritables créations de l’entendement. Du reste, l’opinion d’Abailard expliquait le fait par le fait même ; elle revient à dire : l’esprit a des idées générales, parce qu’il a la puissance de créer ou de recevoir des idées générales.

332. J’abrège autant que je puis l’histoire de ces querelles, qui