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même ne sont qu’une vue plus ou moins claire de rapports soit extérieurs, soit intérieurs, soit sympathiques. Voir et sentir sont une seule et même chose : nous en avons une preuve frappante dans les songes. En sorte que, le moi ne possédant réellement pas, de quelque façon qu’il s’approche des objets par les sens, ne pénétrant et ne s’assimilant rien, le bonheur pour nous, la jouissance, la plus haute félicité se réduisent à une vision. L’homme a beau faire : sa vie est tout intellectuelle ; l’organisme et ce qui s’y passe ne sont que le moyen qui rend cette vision possible.

Dans notre condition actuelle, la trop faible énergie de nos facultés ne nous permet qu’en partie de suppléer par l’entendement aux sensations ; mais qui sait si, dans un autre système d’existence, le plaisir et la douleur ne seraient pas pour nous des choses purement intelligibles, et dont la perception, n’ayant besoin d’aucune excitation organique, ne dépendrait plus que d’un acte de la volonté ?

Mais écartons la psychologie.

21. Concevons un moment où l’Univers ne soit qu’un tout homogène, identique, indifférencié, un chaos pour tout dire : la Création nous apparaîtra sous l’idée de séparation, distinction, circonscription, différence ; l’Ordre sera la série, c’est-à-dire la figure, les lois et les rapports, selon lesquels chaque être créé se séparera du tout indivis. Quelles que soient donc et la Nature divisante et la Nature divisée, la cause efficiente et la matière, l’agent et le patient, nous ne pouvons rien nier, rien affirmer de l’un ni de l’autre. L’esprit involontairement les suppose et s’élance jusqu’à eux : cet élan de l’intelligence nous révèle une réalité substantielle et une réalité causatrice, et nous verrons plus tard comment, sans les connaître jamais, nous pouvons acquérir la certitude de ces deux réalités. Mais notre science n’en demeure pas moins limitée à l’observation de l’ordre, des rapports et des lois : par conséquent toute dispute sur l’éternité de la matière ou son extraction du néant ; sur l’efficacité de la cause première pour produire cette extraction et le mode de l’acte créateur ; sur l’identité ou la non-identité de la force productrice et de la chose produite, de la cause et du phénomène, du moi et du non-moi, doit être bannie de la science et abandonnée à la religion et à la philosophie.

Pour notre intelligence, en un mot, créer c’est produire de l’ordre : dans ce sens, on peut dire que la création ne s’est pas bornée aux six jours de Moïse et que l’œuvre du septième jour, le plus grand des travaux de l’éternel Poëte, l’ordre dans la société, est en train de s’accomplir.