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lités, aujourd’hui abandonnée au hasard, sera réglée par l’infaillible compas de la science…

L’intelligence, qu’on appelle aussi la raison, est une, identique, égale à elle-même dans tous les hommes, et pure, c’est-à-dire indépendante des temps, des lieux, des tempéraments, des préjugés. Mais elle reçoit sa direction, et pour ainsi dire sa physionomie (sa différenciation), de l’aptitude, spécialité instinctive et naturelle. La raison, quant à la matière et à la forme de la connaissance, est impersonnelle et objective ; d’où il suit que, relativement à un même objet, elle n’est susceptible ni de plus ni de moins : elle est la même ou elle n’est pas.

Or, la loi du développement artistique et industriel est d’élever sans cesse le travail à l’idée pure : en d’autres termes, de le faire passer de la pratique spontanée (plus ou moins heureuse) à la science. En sorte que le terme du progrès, dans la sphère de l’activité humaine, est l’équation entre le talent ou l’aptitude, et l’intelligence.

316. C’est ce que Fourier sentait profondément lorsqu’il écrivait ces lignes : « En 1788, des Académies mettaient au concours la question suivante : Le génie est-il au-dessus des règles ? Doute injurieux au génie : il ne demande pas de prérogatives anarchiques ; il ne veut que s’affranchir des entraves du préjugé, sans pour cela s’écarter des voies de vérité certaines, des sciences physiques et mathématiques. »

Si tout est soumis à des règles, quelle peut être, dans une créature intelligente, la part de l’instinct, ou, comme nous disons, du talent ? Le génie n’est plus qu’une anticipation de la méthode, une expression servant à désigner dans l’homme le vif pressentiment de la règle, et le besoin de s’y soumettre. L’apogée du génie consiste dans cette vue intime de la loi : au delà il devient science, et une nouvelle vie commence pour l’individu. Tant que cette transformation n’a pas eu lieu, tant que la loi n’est pas pleinement révélée, le génie, roi de la pensée, plane sur le vulgaire qui l’admire et ne peut l’atteindre, parce qu’il ne peut le comprendre. C’est ainsi que nous admirons les grandes personnifications de la réflexion et de la spontanéité : Platon, Aristote, Spinosa, Kant, Fourier. Que voulaient-ils ? Où allaient-ils ? Quel Dieu, les inspirant, leur dictait de si étonnantes idées ? Nous n’en savons rien : ces hommes étaient pour nous des prodiges, des mystères. Mais à présent que la théorie sérielle, inaugurée, nous a découvert les lois et les aspirations secrètes de l’esprit humain, les conditions de la beauté et de la certitude, nous pouvons, enfants que nous étions hier, suivre à la