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17. J’appelle Science la compréhension, claire, complète, certaine et raisonnée de l’ordre.

Le caractère propre de la Science est, au rebours de la religion et de la philosophie, d’être spéciale, et, selon cette spécialité, d’avoir une méthode d’invention et de démonstration qui exclut le doute et ne laisse rien à l’hypothèse.

Relativement à la religion et à la philosophie, la Science est l’interprétation des symboles de la première, la solution des problèmes posés par la seconde.

Sur quelques parties de son vaste domaine, la Science ne fait encore que de poindre ; sur d’autres, elle s’élabore ; sur presque toutes, il ne nous est pas donné de l’achever. Mais, telle que nous pouvons l’acquérir, la Science suffit à l’exercice de notre raison, à l’accomplissement de notre mission terrestre, aux immortelles espérances de nos âmes.

Partout où la Science n’a pas planté ses premiers jalons, il y a religion ou philosophie, c’est-à-dire ignorance ou déception [1].

18. J’appellerai Métaphysique la théorie universelle et suprême de l’ordre, théorie dont les méthodes propres aux diverses sciences sont autant d’applications spéciales. Ainsi la géométrie et l’arithmétique sont deux dépendances de la métaphysique, qui leur donne à chacune la certitude et les embrasse dans sa généralité.

L’objet de la métaphysique est : 1o de donner des méthodes aux branches d’études qui en manquent, et par conséquent de créer la science là où la religion et la philosophie l’appellent ;

2o De montrer le critérium absolu de la vérité ;

3o De fournir des conclusions sur la fin commune des sciences, c’est-à-dire sur l’énigme de ce monde, et la destinée ultérieure du genre humain [2].

19. J’entends par Progrès la marche ascensionnelle de l’esprit vers la Science, par les trois époques consécutives de Religion, Philosophie, et Métaphysique ou méthode.

D’après cela, le Progrès ne s’entend pas de l’accumulation des découvertes que le temps amène en chaque spécialité, mais de la constitution et de la détermination même des sciences.

  1. Le statuaire, chez les anciens, écrivait sur ses ouvrages le mot faciebat, travaillait, pour indiquer qu’il ne les regardait jamais comme finis : ainsi l’ami de la vérité, toujours en garde contre le sophisme et l’illusion, peut se dire philosophe ; savant, jamais. Mais la vanité moderne a rendu la dénomination de philosophe ambitieuse et celle de savant modeste : les savants d’aujourd’hui ne s’estiment qu’autant qu’ils se croient philosophes ; le plus pur de la science, ils l’appellent philosophie.
  2. La métaphysique est ce que M. Auguste Comte nomme philosophie positive. (Note de l’éditeur.)