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profonde et plus compliquée : que là aussi la réflexion et la méthode surpassent infiniment le plus heureux instinct, et que le moment approche où, grâce aux théories de synthèse esthétique et d’intégration sérielle, la production raisonnée du beau remportera sur les merveilles de l’inspiration spontanée, autant que la science moderne l’emporte sur les fables antiques, et la philosophie de l’histoire sur la légende.

288. Mais avant de nous plonger dans cette perspective sans bornes, occupons-nous sur toute chose d’assurer les fondements de notre observatoire.

Deux choses paraissent désormais acquises à la science :

1o Raisonner, créer des systèmes, c’est trouver des séries ;

2o La série, c’est-à-dire toute aperception de l’esprit, toute opération de l’entendement, peut être rendue sensible à l’œil même, soit par le groupe, soit par la progression, l’opposition, la symétrie, etc., des espèces dans le groupe.

L’écriture ne peignait que la parole ; l’échelle musicale, avec ses notes et ses clefs, ne représente que des sons ; les signes de l’arithmétique et de l’algèbre ne rappellent que des nombres et des proportions ; les figures de la géométrie n’expriment que des rapports de solidité et de superficie. La théorie sérielle donne un corps aux idées, figure l’abstraction, et répand sur l’universalité des connaissances une lumière égale, par la construction des concepts et le jeu des séries.

289. Que celui-là donc qui se dévoue à l’enseignement des hommes, qui entreprend de réformer leurs préjugés et de rectifier leurs jugements, connaisse ses devoirs. Je veux que l’écrivain, plus ami de la vérité que de la gloire du bien dire, plus désireux de me convaincre que de me surprendre, sans négliger l’élégance du style, la force de la pensée, la rapidité de l’exposition, fasse briller à mes yeux, dans une pénétrante analyse, le rapport des termes qu’il compare ; qu’il m’en fasse toucher au doigt la formule ; qu’il justifie de la propriété et de la suffisance de son point de vue ; que par la puissance des divisions et des groupes, par la magie des figures, il me montre, pour ainsi dire, in concreto, la vérité de ce qu’il affirme ; surtout que dans la conclusion il ne dépasse jamais le champ de la série.

Mais avant d’exiger des auteurs de telles conditions de certitude, il faut apprendre à ceux qui lisent, aussi bien qu’à ceux qui écrivent, ce que c’est que phraser et ce que c’est que prouver.

Tout le fatras, l’obscurité, les contradictions, l’entortillage, les inextricables paralogismes, les sophismes brillants et les séduisantes chimères dont nos livres regorgent ; toutes les incertitudes