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abstraites et subjectives, l’ordre ne s’aperçoit pas de plein-saut : il faut une attention soutenue, et quelquefois un travail opiniâtre, pour découvrir la série des idées et des choses. Mais une fois trouvée, la série est visible aux plus faibles intelligences : ce qu’elle exige d’attention pour être comprise est souvent en raison inverse de ce qu’elle a coûté d’efforts pour être perçue.

Le charbonnier connaît toutes les essences de bois au milieu desquelles il passe sa vie ; mais connaît-il le rapport qui les unit ? a-t-il classé dans son esprit ces arbres par familles ? sa science n’est-elle pas plutôt affaire de mémoire que de comparaison ? Non, le charbonnier n’a pas saisi le genre dans l’espèce, il n’a pas vu la série ; il ne sait rien.

La même chose arrive dans la sphère des idées politiques, morales, littéraires : des hommes d’un vaste savoir, d’un rare mérite, d’un esprit brillant, ont la tête pleine de toutes les idées qui courent le monde, ou qui traînent dans les livres ; ils savent, au besoin, les rappeler avec précision, les exposer avec éloquence ; souvent même il leur arrive d’en former des espèces de groupes : car on sait que les esprits généralisateurs sont les seuls profonds, les seuls souverains, et tout le monde tient à prouver qu’il appartient à cette catégorie. Mais ces beaux génies, procédant sans méthode, marchant à travers leurs idées comme un aveugle dans une forêt, généralisent sans point de vue, forment des séries sans rapport, se contredisent à chaque pas, s’embrouillent et se perdent dans le dédale que la pétulance de leur imagination a créé autour d’eux. Aussi dit-on qu’ils ont beaucoup de talent, mais point de principes : et ceux qui portent ce jugement ne sont souvent eux-mêmes que des incapacités sans esprit, obstinées dans leurs préjugés, qu’elles nomment principes.

254. Lorsqu’après une longue agitation des idées, une recherche prolongée et d’innombrables tentatives, la série se laisse enfin apercevoir, cette aperception est toujours subite, instantanée et complète. La série ne se manifeste point successivement, ni par parties : elle se dégage, tout à coup, pure, nette, et, comme le soleil perçant la nue, inonde l’âme de son éclat. Souvent cette manifestation a lieu au moment où elle est le moins attendue : c’est ce qui a fait si souvent attribuer au hasard, par leurs propres auteurs, tant de magnifiques inspirations et d’heureuses découvertes. Mais la vérité, pareille à la série, ne se dévoile qu’à ceux qui la poursuivent de toute la force de leurs désirs, de toute la puissance de leur pensée.

255. Découvrir une série, c’est apercevoir l’unité dans la multiplicité, la synthèse dans la division : ce n’est pas créer l’ordre