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la loi ; dans cette thèse, dont chacun admet aujourd’hui l’évidence sans discussion, et dont la contradictoire ne se conçoit plus, il était facile autrefois d’égarer l’esprit en lui présentant des points de vue factices, étrangers à la question, ou même faux.

L’homme religieux, le théologien, eût rappelé d’abord, d’après la Bible, notre commune descendance d’Adam, et, sans s’inquiéter des diversités de races, eût conclu à la fraternité originelle ; puis il eût dit que nos âmes étaient d’un prix égal aux yeux de Jésus-Christ qui les avait rachetées de son sang : le tout assaisonné de maximes sur la charité, l’amour du prochain, l’humilité, etc.

Le philosophe serait remonté à l’état de nature, dans lequel, selon lui, tous les hommes étaient égaux, et dont l’ambition et la conquête les ont fait sortir ; il aurait parlé du droit qu’a tout être de suivre ses tendances, de satisfaire ses besoins, d’arriver au bonheur, comme si la question n’était pas précisément que ces droits, ces tendances, ces besoins, ne sont pas les mêmes pour tous ! il se serait élevé contre l’autorité des faits, comme si les faits se fussent accomplis par la volonté de l’homme ; enfin il aurait conclu à une sorte de dégradation des privilégiés, comme si une condition créée par la force des choses était un crime.

L’éloquence du théologien eût fanatisé les masses ; les sophismes du philosophe eussent fait surgir des armées de révolutionnaires.

D’après la méthode de sériation des idées, le problème se ramène à des proportions plus modestes : la solution est moins bruyante, mais plus sûre. De quoi s’agit-il, en effet ? De prouver successivement que ni la naissance, ni la figure, ni les facultés, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni la vertu, ni rien de ce qui distingue les individus n’établit entre eux une différence d’espèce ; qu’étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous ; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au-dessus ou au-dessous de l’humanité.

On voit que ce raisonnement consiste à ramener toutes les catégories de citoyens, nobles et roturiers, prêtres et laïques, soldats et industriels, etc., à un genre supérieur qui est la qualité d’homme ; à prouver que cette qualité est invariable, quelles que soient les spécialités sociales qu’elle renferme ; qu’elle est commune à tous et égale dans tous ; puis, tout en réservant les différences d’application quant aux produits, à conclure l’identité de loi quant aux personnes.

253. I) Aperception de la série. Soit que l’on opère sur des réalités substantielles, soit que l’on cherche le système d’idées