Page:Proudhon - De la création de l’ordre dans l’humanité.djvu/128

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

les espèces de préjugés : depuis Descartes, on commença de crier tant et si bien contre les superstitions, les fausses opinions, les jugements préconçus, etc., que le doute a pris partout la place des croyances, et qu’il n’est pas aujourd’hui d’homme un peu éclairé qui soit en état de soutenir une profession de foi politique, morale ou religieuse.

207. Condillac aborda plus franchement le problème de la méthode : il adopta pour principe de démonstration et critérium de certitude, l’identité. C’était quelque chose, puisque le principe de la série est un rapport toujours égal à lui-même entre les unités sérielles. Mais l’identité de Condillac n’enseigne point à former des groupes, puis à combiner ces groupes, pris pour unités simples, en groupes supérieurs ; et, sous ce rapport, le disciple de Descartes est en arrière de Bacon. L’identité, considérée comme méthode et critérium, est quelque chose d’aussi vague que l’évidence et la nécessité : c’est plutôt un résultat de la méthode, que la méthode elle-même.

208. Vers la fin du dix-huitième siècle, un philosophe allemand entreprit sur nouveaux frais l’inventaire de l’esprit humain, et le classement des catégories. D’après Kant[1], toutes nos pensées, quant à leur objet, sont conçues dans le temps et l’espace ; quant à leur forme, elles se ramènent à douze genres, ou pour mieux dire à douze points de vue, préformés dans l’entendement. Ce sont ces points de vue généraux (sous lesquels toute série est nécessairement construite) que Kant, à l’exemple d’Aristote, a nommé catégories. Mais il prétend les avoir déterminées par une reconnaissance à priori des fonctions de l’entendement ; tandis qu’Aristote n’aurait établi les siennes qu’au hasard, et comme elles s’offraient à son esprit. Quoi qu’il en soit de l’exactitude des catégories de Kant, il faudra toujours avouer que, pour la recherche et la démonstration de la vérité, ces catégories sont d’un faible usage. En effet, quand on admettrait que nos jugements sont tous nécessairement, au fond, singuliers, pluriels ou généraux ; affirmatifs, négatifs ou limitatifs ; catégoriques, hypothétiques ou disjonctifs ; problématiques, assertoriques ou apodictiques : quand les points de vue primordiaux auxquels nos idées peuvent se rapporter, seraient l’espace, le temps, la quantité, la qualité, la relation, le mode, et non autres : quand, enfin, on ajouterait, avec M. Cousin, et par manière de résumé, que le fini, l’infini, et le

  1. Qui sait si, dans trois ou quatre mille ans, la similitude du nom aidant à l’identité du travail, quelque étymologiste ne prétendra pas que Kant est le même personnage que Kanada, désigné tour à tour par son nom sanscrit ou allemand ? (Note de l’éditeur.)