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menter te semblent insolites. Peut-être ne vois-tu pas ce que les deux étrangers sont en train de faire autour de toi. Ils font exactement comme dans l'initiation des Gorybantes, quand on organise la cérémonie de l'intronisation 1 autour du futur initié. On procède alors à des rondes et à des jeux, comme tu dois le savoir si tu as reçu l'initiation. En ce e moment ces deux hommes ne font que mener une ronde autour de toi, et comme danser en se jouant, pour t'initier ensuite. Dis-toi donc que tu entends en ce moment la pre- mière partie des mystères sophistiques. Tout d'abord, comme dit Prodicos, il faut apprendre le juste emploi des mots 2 : c'est précisément ce que te montrent les deux étrangers ; ils te font voir que tu ignorais le sens du mot apprendre. Les gens l'ap- pliquent à qui, ne possédant d'abord aucune connaissance

278 a sur un objet, acquiert ensuite cette connaissance ; ils emploient

aussi ce même mot quand, déjà pourvu de la connaissance, il s'en sert pour examiner le même objet, soit dans la prati- que, soit dans la théorie. C'est ce qu'on nomme, il est vrai, comprendre plutôt que apprendre ; mais parfois aussi on dit apprendre*. Or, tu n'as pas su voir, comme ils le prouvent, que le même mot était appliqué à des cas opposés, à l'homme qui sait comme à celui qui ignore. De même, à peu près, b dans la seconde question, quand ils te demandaient si les gens apprennent ce qu'ils savent ou ce qu'ils ignorent. Ces notions- là, vois-tu, ne sont qu'un jeu ; voilà pourquoi j'affirme qu'ils jouent avec toi. Je dis bien : un jeu, parce qu'on aurait beau acquérir nombre de notions de ce genre, ou même toutes, on ne saurait pas davantage quelle est la nature des objets ; on serait seulement en état de badiner avec les gens, en utilisant les divers sens des mots pour leur donner des crocs- en-jambe et les renverser, comme ceux qui s'amusent à vous retirer

i. La Ôpovwatç précédait l'initiation proprement dite : autour du néophyte assis sur le lit sacré, les Corybantes, prêtres de la déesse phrygienne Gybèle, dansaient en chantant et en frappant sur leurs tambourins (cf. Aristophane, Nuées, a54 ; Guêpes, 119).

2. Prodicos de Céos attachait une importance capitale à la justesse des mots ; il pratiquait, pour y parvenir, l'exacte distinction des syno- nymes (ôtaipsai; Ôvouloctwv). Voir Charmide, i63 d, et surtout Pro- tagoras, 337 a-c > ou Platon a plaisamment parodié sa manière.

3. On trouve en effet chez les écrivains attiques uavôavetv au sens de comprendre ; Platon lui-même en offre plusieurs exemples.

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