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PROTAGORAS

lançait un coup d’œil vers Hippias — tandis qu’auprès de moi sa seule étude portera sur ce qu’il y vient chercher. L’objet de mon enseignement, c’est la prudence pour chacun dans l’administration de sa maison, et, quant aux choses de la cité, le talent de les conduire en perfection par les actes et la parole. » — « Si je te comprends bien, repris-je, c’est de la politique que tu veux parler, et tu t’engages à former de bons citoyens ? » — « C’est cela même, Socrate, et tel est bien l’engagement que je prends. »


La politique, que Protagoras prétend enseigner, peut‑elle s’enseigner ?

— « Belle science que la tienne, repris-je, si tu la possèdes réellement ; car je veux te dire les choses comme je les pense. Pour moi, Protagoras, je ne croyais pas que la politique pût s’enseigner, mais d’autre part je ne puis mettre en doute ton affirmation. D’où m’est venue cette conviction que la politique[1] ne peut s’enseigner et que l’homme est incapable d’en procurer la science à l’homme, il convient que je te l’explique.

« Les Athéniens sont à mon sens, comme au jugement des autres Grecs, un peuple intelligent. Or je vois, quand l’Assemblée se réunit, que, s’il s’agit pour la cité de constructions à entreprendre, on appelle en consultation les architectes, s’il s’agit de navires, les constructeurs de navires, et ainsi de suite pour toutes les choses qu’ils considèrent comme pouvant s’apprendre et s’enseigner ; et si quelque autre, qui ne soit pas regardé comme un technicien, se mêle de donner son avis, fût-il beau, riche, ou noble, on ne l’en écoute pas davantage, mais au contraire on se moque de lui et on fait du bruit, jusqu’à ce qu’enfin le donneur de conseils ou s’en aille de lui-même devant le tapage ou soit arraché de la tribune et chassé par les archers sur l’ordre des prytanes. Voilà comment ils se conduisent lorsque la matière en discussion leur paraît exiger un apprentissage. S’il s’agit au contraire des intérêts généraux de la cité, on voit se lever indifféremment pour prendre la parole, architectes, forgerons, corroyeurs, négo-

  1. « La politique ». Tout à l’heure il dira la vertu, et la question de savoir si la vertu peut s’enseigner est précisément celle que traite le Ménon. Aussi retrouvera-t-on dans ce dialogue (93 a, sqq.) quelques-uns des arguments invoqués ici par Socrate.