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gnée comme les autres arts et cet enseignement existe sous mille formes dans les cités ; si l’éducation et les lois échouent à corriger certaines natures mauvaises, c’est là un fait aisément explicable ; dans aucune sorte d’art l’éducation n’est toute-puissante. Il n’est pas douteux que le lecteur moderne, après avoir lu ce discours, ne le trouve fort beau et plein de sens. Toutes les difficultés sont abordées de face, toutes les objections prévenues, et la prétention de Protagoras à enseigner la vertu ne paraît plus rien avoir de trop exorbitant.

Cependant ce même lecteur, à la fin du dialogue, n’est pas loin d’accorder à Socrate que la vertu, en un certain sens, paraît bien impliquer de la part de l’homme vertueux une intelligence exacte de son véritable intérêt, contrairement à l’opinion de Protagoras, qui admettait une distinction entre la vertu et l’intelligence ; or si la vertu est science, comment ne serait-elle pas matière d’enseignement ? Mais comment d’autre part admettre qu’elle soit réellement enseignée par Protagoras et les autres, qui ont peine à reconnaître que la vertu soit une science ? Il y a là une sorte d’antinomie embarrassante, et le lecteur impartial est tour à tour séduit par les deux thèses, pourtant opposées, de Protagoras et de Socrate. Existe-t-il, oui ou non, un enseignement de la vertu en dehors de la doctrine qui l’identifie avec la science rigoureuse du bien et du mal ? En d’autres termes, peut-il exister un enseignement de la vertu par les sophistes et par l’éducation des cités, en dehors de la méthode dialectique ?

Cette opposition fondamentale entre Protagoras et Socrate résulte de deux manières différentes d’envisager la nature de l’homme et les conditions de la science, et ces deux manières ont peut-être l’une et l’autre leur raison profonde dans des points de vue également légitimes.

Socrate cherche un point fixe dans l’idée générale et dans l’absolu : c’est un géomètre du monde moral. Protagoras est un relativiste qui nie l’existence réelle du triangle des géomètres, mais qui se contente parfaitement en pratique du triangle approximatif des arpenteurs et qui tâche d’en tirer le meilleur parti. Tous deux, en somme, ont raison, chacun dans son domaine, et les deux domaines sont distincts.

Que l’idéal de la science morale soit de démontrer rigoureusement l’avantage de la vertu, et que la pure raison suf-