Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome III, 1.djvu/12

Cette page a été validée par deux contributeurs.

l’idéalisme platonicien. Il avait été l’ami de Périclès et son influence sur nombre de grands esprits à la fin du Ve siècle n’était pas niable. Il a beaucoup occupé et même préoccupé Platon. Il n’était pas de ces adversaires sans importance dont on se débarrasse avec une plaisanterie. Aussi le ton de Socrate à son égard, dans le dialogue, est tout différent de celui qui s’applique aux autres sophistes : ironique, certes, sur les dehors du personnage et sur certains détails de sa discussion ; mais non pas dédaigneux dans l’ensemble ni même dénué d’une certaine considération pour l’importance de son rôle.

Dans les discours que Platon lui prête, il y a de la force et de la beauté. C’est d’ailleurs un des mérites de Platon de ne pas diminuer arbitrairement ses adversaires, lorsqu’ils en valent la peine, en leur attribuant un langage indigne d’eux : le discours de Lysias dans le Phèdre n’est pas indigne de Lysias. Ceux de Protagoras sont dans le même cas. En outre, Protagoras et Socrate n’apparaissent pas comme des adversaires intraitables : ils sont courtois l’un envers l’autre et se font des compliments qui ne sont pas tous ironiques. Enfin, dans la conclusion, cette courtoisie va jusqu’à une déclaration d’estime réciproque qui dépasse les exigences de la simple politesse : les opinions ont fini par se rapprocher, et Protagoras l’avoue. Socrate déclare que nul interlocuteur ne lui sera plus agréable à rencontrer que Protagoras pour reprendre l’étude de la question, et Protagoras à son tour, non sans quelque condescendance, mais avec l’autorité de son âge, promet à Socrate une place éminente parmi les hommes les plus distingués de son temps. Il y a, dans l’observation de toutes ces nuances, bien de la délicatesse et bien du charme : c’est d’un art consommé. Nous n’assistons pas seulement à un conflit d’idées abstraites ; derrière les théories, nous voyons des hommes, et l’art de Platon nous introduit vraiment dans la maison de Callias, au milieu de personnages vivants, dessinés chacun dans son caractère essentiel et parfois même dans son attitude extérieure.

La présentation faite de chacun d’eux par Socrate, au début de l’entretien, est pleine de traits inoubliables. Nous voyons Protagoras au milieu de ses disciples respectueux, dont les rangs l’accompagnent d’un bout à l’autre de la galerie, en évoluant à chaque extrémité de manière à se retrouver toujours