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Le sujet mis en discussion dans le dialogue est la nature de la vertu appelée par les Grecs σωφροσύνη : mot que nous traduisons en français par sagesse, mais qui implique en grec certaines nuances que le français ne peut rendre avec une entière exactitude. Le mot σωφροσύνη, en ce sens, appartient à la langue de la période attique : chez Homère (sous la forme σαοφροσύνη, assez rare d’ailleurs), il signifie uniquement le bon sens ; chez les Attiques, il désigne un ensemble de qualités intellectuelles et surtout morales qui correspondent à un certain équilibre de l’âme, à une possession de soi-même qui va de la simple dignité dans l’attitude extérieure (du comme il faut) jusqu’à la plus haute vertu. Le français sagesse a moins de souplesse dans son emploi courant. C’est ce qu’il ne faut pas perdre de vue pour comprendre les premières réponses de Charmide, qui pourraient sans cela paraître plus naïves qu’elles ne le sont en réalité. Charmide, comme le lui dit Socrate, « sait le grec » (ἑλληνίζει), et c’est à l’usage grec que se rapportent ces premières définitions, insuffisantes au point de vue philosophique, mais conformes à l’habitude du langage familier.

Charmide lui-même est σώφρων, et c’est pour cela que Socrate l’examine sur le sujet de la σωφροσύνη : qui est mieux désigné pour expliquer la nature d’une vertu que celui qui la possède ? Mais Charmide n’arrive pas à en donner une bonne définition, et l’on voit ainsi la différence profonde qui sépare le bon sens instinctif de la science telle que l’entend Socrate.

Un moderne peut s’étonner que Charmide soit présenté par Platon comme un exemplaire-type du σώφρων. Celui qui fut du parti des Trente ne nous paraît pas avoir montré dans sa vie cette modération qui est à nos yeux un attribut de la sagesse et de l’équilibre moral. Faut-il croire que la σωφροσύνη de Charmide ait été limitée, pour Platon, à la période de sa jeunesse ? Non. Rappelons-nous que Thucydide, dans le portrait qu’il fait d’Antiphon, le loue de son ἀρετή, c’est-à-dire de ses qualités morales, en dépit de son rôle dans la révolution des Quatre-Cents. Il est possible que Platon ait reconnu jusqu’au bout chez Charmide des vertus privées qui lui permettaient, même après les événements de 403, de le présenter encore aux lecteurs comme un type du σώφρων tel que le concevaient les Athéniens du ive siècle.