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en nous deux ; et que, par contre, ce qui se trouve en nous deux peut n’être pas en chacun de nous.

Hippias. — Tu réponds comme un devin, Socrate, plus encore que tout à l’heure. Réfléchis un peu : si nous sommes justes tous deux, ne le sommes-nous pas l’un et l’autre ? Et de même si nous sommes injustes tous deux, bien portants tous deux, chacun de nous ne l’est-il pas ? Inversement, si chacun de nous est malade, ou blessé, ou frappé, ou atteint d’une manière quelconque, ne le sommes-nous pas tous deux ? Autres exemples : suppose que nous soyons tous les deux d’or, d’argent ou d’ivoire, ou bien, si tu le préfères, que nous soyons nobles, savants, honorés, vieux, jeunes, ou pourvus de n’importe quel autre attribut de la nature humaine, ne s’ensuivrait-il pas de toute nécessité que chacun de nous en fût également pourvu ?

Socrate. — Assurément.

Hippias. — En vérité, Socrate, vous ne voyez jamais les choses d’ensemble, toi et tes interlocuteurs habituels : vous détachez, vous isolez le beau ou toute autre partie du réel, et vous les heurtez pour en vérifier le son. C’est pour cela que les grandes réalités continues des essences vous échappent. En ce moment même, tu commets ce grave oubli, si bien que tu conçois une qualité ou une essence qui peuvent appartenir à un couple sans appartenir à ses éléments, ou inversement aux éléments sans appartenir au couple. Tant est pitoyable l’absence de logique, de méthode, de bon sens et d’intelligence qui vous caractérise[1] !

Socrate. — C’est bien ainsi que nous sommes, Hippias : comme dit le proverbe, on est ce qu’on peut, non ce qu’on veut. Heureusement, tes avertissements ne cessent de nous éclairer. Pour l’instant, veux-tu que je te donne une nouvelle preuve de la sottise qui était la nôtre en attendant tes conseils ? Dois-je te faire connaître nos idées à ce sujet, ou non ?

Hippias. — Je sais d’avance, Socrate, ce que tu vas me

  1. Le grec présente dans cette phrase quatre adverbes de suite, à terminaison semblable ; Hippias aimait ces rimes, comme Gorgias. Tout ce couplet, où Hippias fait de haut la leçon à Socrate, est une imitation de son style grandiloquent.