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ceux qui se rattachent à la musique et aux autres arts, même les mœurs et les lois, et toujours d’après le même principe : nous examinons chacun de ces objets dans sa nature, dans sa fabrication, dans son état présent, et celui qui est utile, nous l’appelons beau en tant qu’il est utile, en tant qu’il sert à certaines fins et dans certaines circonstances, tandis que nous appelons laid celui de ces objets qui n’est bon à rien sous aucun de ces rapports[1]. Ne partages-tu pas cette opinion, Hippias ?

Hippias. — Je la partage.

Socrate. — Nous avons donc le droit d’affirmer que l’utile est le beau par excellence ?

Hippias. — Nous en avons le droit, Socrate.

Socrate. — Et que ce qui a la puissance de faire une chose est utile en cela, tandis que ce qui en est incapable est inutile ?

Hippias. — Parfaitement.

Socrate. — La puissance est donc une belle chose et l’impuissance est laide, n’est-il pas vrai ?

Hippias. — Absolument. Une preuve entre autres en est fournie par la politique : exercer la puissance politique dans son pays est ce qu’il y a de plus beau, tandis qu’il est souverainement honteux de ne rien pouvoir dans l’État.

Socrate. — C’est fort bien dit. Mais alors, Hippias, par tous les dieux, c’est la science qui est la chose la plus belle et l’ignorance qui est la plus honteuse ?

Hippias. — Que veux-tu dire, Socrate ?

Socrate. — Un instant, patience, mon très cher… Je me demande avec effroi ce que signifie, cette fois encore, notre affirmation.

Hippias. — Qu’est-ce qui t’effraie encore, Socrate ? Ton raisonnement cette fois marche à souhait.

Socrate. — Je le voudrais. Mais vois donc ceci avec moi : est-il possible de faire jamais ce qu’on ignore et ce dont on est absolument incapable ?

Hippias. — Évidemment non, si l’on en est incapable.

Socrate. — Ceux qui se trompent, ceux qui dans leurs

  1. Il faut noter que le grec dit couramment καλός (πρός τι) là où nous disons bon (pour quelque chose) ; καλός, ἀγαθός s’emploient presque indifféremment l’un pour l’autre en ce sens.