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chante, et ce qu’il nous oblige à écouter. » — « Plaisant Hippothalès, dis-je alors, qui n’attends pas d’être victorieux pour mettre ta victoire en vers et en chansons[1] ! » — « Mais ce n’est pas à moi, dit-il, que s’adressent mes vers et mes chants. » — « Tu ne t’en aperçois pas, dis-je. » — « Comment cela ? » — « Personne plus que toi n’est visé par ces éloges. Si tu triomphes d’un objet tel que tu le décris, c’est à toi-même que feront honneur tes vers et ta prose comme un véritable chant de victoire anticipé, à cause du mérite même de ta conquête : mais s’il t’échappe, plus l’éloge aura été pompeux, plus tu feras rire de toi qui auras manqué une si belle et si glorieuse victoire. Les gens habiles en amour, mon cher, ne vantent pas l’aimé avant de s’en être rendus maîtres, dans l’incertitude du résultat. De plus les beaux enfants, à se voir célébrés et magnifiés, prennent de l’orgueil et se rengorgent. N’est-ce pas ton avis ? » — « Oui, dit-il. »

— « Et plus ils s’enorgueillissent, plus ils sont difficiles à prendre ? » — « C’est probable. » — « Que penserais-tu d’un chasseur qui commencerait par effrayer le gibier et par rendre sa chasse plus difficile ? » — « Ce serait évidemment un pauvre chasseur. » — « Est-il d’un art bien habile d’employer les paroles et les chants de manière à effaroucher au lieu d’apprivoiser ? » — « Je ne le pense pas. » — « Garde-toi donc, Hippothalès, de t’exposer par ta poésie à mériter tous ces reproches. Je ne suppose pourtant pas qu’un homme qui se nuit à lui-même par ses vers soit considéré par toi comme un poète habile, puisqu’il se fait du mal[2]. » — « Non certes ; ce serait déraisonnable. Mais c’est pour cela même que je m’adresse à toi, Socrate, et que je te demande conseil : indique-moi, si tu le peux, ce qu’il faut dire et faire pour gagner la faveur de celui qu’on aime. »

— « Ce n’est pas facile à dire, repris-je. Cependant, si tu

  1. Le premier mot s’applique aux poèmes récités, le second aux encômia chantés et accompagnés de musique, à la façon des hymnes de Pindare ou des odes lesbiennes.
  2. Socrate, suivant son habitude, associe ici encore l’idée de l’utilité à celle de l’habileté, comme ailleurs à celle de la science. L’habileté purement technique n’a, selon lui, aucun intérêt. Xénophon et Platon expliquent par le même motif son peu de goût pour les sciences purement spéculatives.