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Socrate. — En ce cas, ce n’est pas le premier porc venu, comme dit le proverbe, qui peut posséder cette science et devenir courageux.

Nicias. — Sans doute.

Socrate. — Je vois, Nicias, que tu refuses le courage même à la laie de Crommyon[1]. Je ne dis pas cela pour plaisanter : c’est une conséquence nécessaire de la définition, semble-t-il, de ne reconnaître à aucun animal le courage à moins d’admettre qu’une science inaccessible à beaucoup d’hommes à cause de sa difficulté soit à la portée d’un lion, d’une panthère ou de quelque sanglier. Mais il est nécessaire, si le courage est ce que tu dis, de soutenir que le lion et le cerf, la panthère et le singe sont égaux à cet égard.


Nouvelle intervention de Lachès.

Lachès. — Par les dieux, Socrate, tu as raison. Réponds sincèrement, Nicias ; dis nous si tu attribues une science plus grande que la nôtre aux animaux que tout le monde appelle courageux, ou si, en opposition avec le sentiment universel, tu oses leur refuser le courage.

Nicias. — Je n’appelle courageux, mon cher Lachès, ni les animaux ni aucun être qui méprise le danger par ignorance : je les appelle téméraires et fous. Crois-tu que j’appelle courageux des enfants qui, par ignorance, ne redoutent rien ? Courage et absence de crainte, suivant moi, sont choses différentes[2]. J’estime que le courage et la prévoyance sont le fait d’un très petit nombre, mais la témérité, l’audace, l’absence de crainte fondées sur l’imprévoyance se rencontrent chez beaucoup d’hommes, de femmes, d’enfants et d’animaux. Les actes que tu appelles courageux avec le vulgaire, je les appelle téméraires, et je n’appelle courageux que ceux qui s’accompagnent d’intelligence à l’égard des choses dont je parle.

Lachès. — Tu vois, Socrate, avec quel art, à ce qu’il croit, il nous a fait entendre son propre éloge : mais ceux que tout le monde appelle courageux, il les dépouille de leur gloire.

  1. Crommyon est un lieu voisin de Corinthe, où Thésée, selon la légende, combattit et tua une laie redoutable.
  2. La distinction entre « courage » et « absence de crainte » est présentée par Nicias à la manière de Prodicos.