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Lachès. — Par Zeus, Socrate, la réponse n’est pas difficile : quand un soldat reste à son poste et tient ferme contre l’ennemi au lieu de fuir, sache que cet homme est un brave.

Socrate. — Tu as raison, Lachès ; mais, par ma faute sans doute et parce que je me suis exprimé peu clairement, tu as répondu à une autre question que celle que j’avais dans l’esprit[1].

Lachès. — Que veux-tu dire, Socrate ?

Socrate. — Je vais essayer de m’expliquer, autant que j’en suis capable. Sans doute, c’est un brave que l’homme dont tu parles, celui qui, ferme dans le rang, combat l’ennemi.

Lachès. — Oui, un brave, je l’affirme.

Socrate. — Je l’affirme aussi. Mais cet autre qui, au lieu de tenir, se bat, tout en reculant ?

Lachès. — Comment, en reculant ?

Socrate. — Comme les Scythes, par exemple, qui combattent aussi bien, dit-on, en reculant qu’en poursuivant. Homère vante aussi les chevaux d’Énée, « également rapides dans la poursuite et dans la fuite[2] » ; et parlant d’Énée en personne, il le loue de cela même, de son habileté à fuir, et il l’appelle « artiste en l’art de la fuite ».

Lachès. — C’est à bon droit, Socrate ; car il parlait des chars. Et toi tu parlais des Scythes, qui sont des cavaliers. Leur cavalerie combat ainsi, et l’infanterie grecque comme je l’ai dit.

Socrate. — Sauf peut-être celle des Lacédémoniens. Car on rapporte qu’à Platées, quand ils rencontrèrent les gerrophores perses[3], au lieu de les attendre de pied ferme, ils tournèrent le dos, puis, les rangs des Perses s’étant rompus, ils revinrent à l’attaque, et, par cette manœuvre imitée de la cavalerie, gagnèrent la bataille.

  1. Le défaut de cette première définition est de ne pas convenir à toutes les sortes de courage. Elle s’appuie sur une analyse incomplète de l’idée à définir, dont la compréhension, comme disent les logiciens, est plus étendue. — Socrate réclame pour lui-même la responsabilité de l’erreur de Lachès : c’est pure politesse de sa part, non sans un peu d’ironie.
  2. Homère, Iliade, V, 228.
  3. Soldats armés d’un bouclier d’osier (γέρρον).