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vantes : je pense que si elle avait quelque valeur, elle n’aurait pas échappé aux Lacédémoniens, dont toute la vie se passe à étudier et à pratiquer les connaissances et les exercices qui peuvent leur assurer la supériorité dans la guerre. À supposer qu’elle eût échappé aux Lacédémoniens, les maîtres qui l’enseignent n’eussent pu ignorer l’intérêt que portent les Lacédémoniens à ces sortes de choses et les profits considérables qu’un maître apprécié d’eux en cet art était assuré d’obtenir chez les autres peuples, comme il arrive pour les auteurs de tragédies qui ont eu du succès chez nous : quand un poète se croit capable de faire une belle tragédie, il ne va pas promener au loin son talent hors de l’Attique pour en faire montre dans les cités environnantes, mais il vient droit ici pour se faire connaître, ainsi qu’il est naturel. Au contraire, je vois tous les maîtres d’armes considérer Lacédémone comme une sorte de lieu sacré inaccessible où ils ne mettent pas même le bout du pied, tandis qu’ils circulent tout à l’entour pour montrer leur talent, et principalement chez les peuples qui se reconnaissent eux-mêmes inférieurs à beaucoup d’autres dans les choses de la guerre[1].

Ensuite, Lysimaque, j’ai vu à l’œuvre un certain nombre d’entre eux et je sais ce qu’ils valent. Nous pouvons en juger par ce simple fait : jamais aucun de ces hommes qui s’adonnent au maniement des armes ne s’est illustré dans la guerre ; on dirait qu’ils le font exprès. Dans les autres arts, les hommes qui se distinguent sont ceux qui les pratiquent habituellement ; ceux-ci, au contraire, semblent à cet égard poursuivis par la malechance. Ce Stésilaos, par exemple, que nous avons admiré tout à l’heure paradant devant la foule et se vantant si fort, m’a montré un jour beaucoup mieux dans la réalité, sans le vouloir.

  1. L’argument tiré par Lachès de l’indifférence des Lacédémoniens pour l’hoplomachie rappelle celui que Socrate opposait à Hippias dans le dialogue de ce nom, quand il s’étonnait ironiquement du peu de succès obtenu chez eux par ses discours sur l’éducation. Les plus friands de l’hoplomachie, comme de la sophistique, se rencontrent toujours parmi les peuples qui possèdent le moins l’aptitude à en juger les mérites. Les peuples qui possèdent en ces matières une véritable compétence pratique méprisent ces théories.