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d’elle de telle sorte que cette sagesse, ainsi définie à force de concessions et de compromis, le raisonnement nous force à déclarer insolemment qu’elle ne sert à rien. En ce qui me concerne personnellement, j’en prendrais plus volontiers mon parti : mais c’est pour toi, Charmide, que je m’indigne, quand je te vois si beau et si sage, et quand je me dis que cette sagesse te sera inutile, que tu ne gagneras rien dans la vie à la posséder. Mais ce qui m’irrite encore plus, c’est l’idée que cette incantation, que j’ai apprise du Thrace et que j’ai eu tant de peine à loger dans ma mémoire, n’est d’aucune valeur pratique. À vrai dire, je ne puis croire qu’il en soit ainsi, et j’aime mieux m’accuser moi-même d’être un mauvais enquêteur. Je reste persuadé que la sagesse est un grand bien et que, si tu la possèdes, tu es favorisé des dieux. Vois donc si tu ne la possèdes pas déjà sans avoir besoin de l’incantation. Dans ce cas, le conseil que je te donne, c’est de me considérer comme un sot, incapable de rien trouver par le raisonnement, et de t’estimer toi-même d’autant plus heureux que tu es plus sage. »

Charmide répondit alors : « Par Zeus, je ne sais, Socrate, si je suis sage ou non. Comment saurais-je si je possède ce que vous êtes incapables de définir, à t’en croire ? Cependant tu ne me persuades pas entièrement et je suis bien sûr d’avoir besoin de l’incantation : je suis prêt, pour ma part, à l’entendre tous les jours de ta bouche, jusqu’à ce que tu trouves toi-même la mesure suffisante[1]. » — « Fort bien, Charmide, reprit Critias ; à mes yeux, la preuve de ta sagesse sera de te livrer à l’incantation de Socrate et de ne le quitter ni peu ni prou. » — « Sois sûr, dit-il, que je le suivrai obstinément : tu es mon tuteur et ce serait bien mal à moi de ne pas obéir à tes ordres. » — « Je te l’ordonne, » dit Critias. — « J’obéis

  1. Charmide reste fidèle à son caractère sage et modeste : il sait qu’il ne sait pas. C’est le premier degré de la sagesse aux yeux de Socrate et le trait par lequel se font reconnaître les hommes capables de philosophie. Ceux-là seuls sont ses vrais disciples, sur lesquels peut s’exercer sa maïeutique : il peut accoucher leurs esprits, parce qu’ils ont en eux le germe de la sagesse. Ceux qui manquent de cette sagesse ou d’une curiosité vraiment philosophique, il les renvoie à Prodicos, on sait que Xénophon passe pour avoir été l’élève de Prodicos en même temps que de Socrate.