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porter, de courir moins de risques sur mer et à la guerre, d’avoir des ustensiles, des chaussures, des vêtements, des objets de toute sorte habilement faits et tout en général bien exécuté, parce que nous n’aurions recours qu’à de vrais artisans ? Accordons encore, si tu veux, que la divination est la science de l’avenir, et que si la sagesse venait à la gouverner, elle nous débarrasserait des faux devins, tandis qu’elle mettrait en honneur les véritables, prophètes autorisés des choses futures. Que le genre humain, dans ces conditions, vécût et se conduisît selon la science, je suis prêt à le reconnaître : car la sagesse nous garderait de laisser l’ignorance nous surprendre et collaborer avec nous. Mais que vivre selon la science dût être pour nous bien vivre et être heureux[1], c’est là, mon cher Critias, une chose qui n’est pas encore bien claire. »

— « Cependant, reprit-il, si tu refuses de voir dans la science la condition dernière[2] du bonheur, tu n’en trouveras pas facilement une autre. » — « Un mot encore d’explication, dis-je. De quelle science parles-tu ? S’agit-il de tailler le cuir ? » — « Non certes. » — « De travailler l’airain ? » — « Pas davantage. » — « La laine ou le bois, peut-être, ou quelque autre matière analogue ? » — « Nullement. » — « Alors, nous nous écartons de notre formule, vivre selon la science, c’est être heureux. Si tu refuses le bonheur à ces gens-là, bien qu’ils vivent selon la science, tu limites, ce me semble, la faculté de produire le bonheur à certaines sciences. Peut-être as-tu en vue celle que je rappelais tout à l’heure et qui prédit l’avenir ? Veux-tu parler de la divination ou de quelque autre science ? » — « De celle-là, et d’une autre encore. » — « Laquelle ? Celle qui joindrait à l’avenir les choses passées et présentes, et à qui rien n’échapperait ? Supposons qu’il existe un homme qui sache tout cela[3] : voilà, tu en conviendras sans

  1. Les deux expressions, en grec, sont communément employées dans le même sens.
  2. Le mot grec (τέλος) désigne proprement la « fin » d’une chose, et par suite la réalisation complète de cette chose ou ce qui en assure la réalisation. C’est ainsi que l’expression Ζεύς τέλειος signifie : « Zeus qui amène toute chose à sa fin, à son achèvement parfait ».
  3. Dans Homère, le devin Calchas sait non seulement l’avenir, mais aussi le passé et le présent.