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yeux ; qu’il fallait donc s’attaquer d’abord et surtout à la source du mal pour assurer la santé de la tête et de tout le reste du corps. Or le remède de l’âme, disait-il, ce sont de certaines incantations. Celles-ci consistent dans les beaux discours qui font naître dans l’âme la sagesse[1]. Quand l’âme possède une fois la sagesse et la conserve, il est facile alors de donner la santé à la tête et au corps entier. En même temps qu’il me faisait connaître ce remède et ces incantations, il ajoutait : Que nul ne te persuade de soigner sa tête tant qu’il n’aura pas confié son âme à l’action salutaire de l’incantation. L’erreur présente répandue parmi les hommes, disait-il, est de vouloir entreprendre séparément l’une ou l’autre guérison. Et il me recommandait très instamment de ne jamais consentir, par complaisance pour l’argent, pour la noblesse ou pour la beauté, à m’écarter de cette règle. Je lui en ai donné ma parole et je dois tenir mon serment. C’est pourquoi, si tu veux bien (comme il l’exige) livrer d’abord ton âme aux incantations du Thrace, je suis prêt à t’offrir le remède qui guérira ta tête ; sinon, nous ne pouvons rien pour toi, mon cher Charmide. »

À ces mots, Critias intervint : « Ce mal de tête aura été pour Charmide une rare fortune, s’il est vrai que la guérison de son mal est liée au progrès de son esprit. Mais je t’avertis que ce n’est pas seulement par la beauté que Charmide l’emporte sur ceux de son âge : c’est aussi par la qualité même que vise, dis-tu, ton incantation ; n’est-ce pas la sagesse que tu veux dire ? » — « Certainement. » — « Sache donc qu’il passe pour être sans conteste le plus sage des adolescents d’aujourd’hui, et qu’en cela comme en tout, pour son âge, il ne le cède à personne. » — « Cette supériorité, Charmide, ajoutai-je, est

  1. On voit par cette dernière phrase que les incantations dont parle Socrate sont avant tout les discours philosophiques et que le terme d’incantation est employé par lui cum grano salis ; mais ce n’est pas sans dessein qu’il s’en sert. Il ne faut pas oublier qu’il y a chez lui comme chez Platon un côté mystique et poétique associé à l’esprit dialectique. Là où la dialectique s’arrête impuissante aux yeux de Platon, le rôle du mythe commence : le mythe ne crée pas la science, mais il fait en quelque mesure pressentir le vrai. De même, Socrate parle souvent d’idées ou de visions qui s’offrent à lui par une sorte de divination (cf. Lysis, 216 d).