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effet, elle n’est pas capable de guérir la tête séparément : tu sais peut-être que les bons médecins, quand un malade vient les trouver pour un mal d’yeux, déclarent qu’on ne saurait soigner les yeux isolément, mais qu’il faut soigner la tête pour guérir les yeux, et que, de même, vouloir guérir la tête seule indépendamment cde tout le corps, est une absurdité. Partant de ce principe, ils donnent un régime au corps entier, et c’est en soignant le tout qu’ils s’appliquent à soigner et à guérir la partie malade[1]. Ne sais-tu pas que telle est leur doctrine et que les choses sont ainsi ? » — « Assurément. » — « Cette méthode te paraît juste et tu l’acceptes ? » — « Absolument. »

d Son approbation me rendit courage et peu à peu, retrouvant toute mon audace, je fus pris d’un beau feu. « Il en est de même, ô Charmide, de notre incantation. Je l’ai apprise là-bas, à l’armée, d’un médecin thrace, un de ces disciples de Zalmoxis qui, dit-on, savent rendre les gens immortels[2]. Ce Thrace me dit que les Grecs avaient raison de parler comme je viens de le rappeler ; mais Zalmoxis, ajouta-t-il, notre roi, qui est un dieu, affirme que si eles yeux ne peuvent être guéris indépendamment de la tête ni la tête indépendamment du corps, ce corps à son tour ne peut être guéri qu’avec l’âme, et que, si les médecins grecs sont impuissants contre la plupart des maladies, cela tient à leur ignorance de l’ensemble qu’ils ont à soigner ; de sorte que le tout étant malade, la partie ne peut guérir. Il disait que l’âme est la source d’où découlent pour le corps et pour l’homme entier tous les biens et tous les maux, 157comme la tête l’est pour les

  1. Cette méthode est celle du régime que doivent suivre les malades en dehors du traitement propre à chaque maladie particulière. On trouve, dans les écrits hippocratiques, un traité Du régime (περί διαίτης).
  2. Zalmoxis (ou Zamolxis) était un dieu thrace sur lequel Hérodote rapporte une légende bizarre, en honneur chez les Grecs du Pont (V, 97) ; ceux-ci racontaient que Zalmoxis, avant d’être dieu, avait été homme, esclave et disciple de Pythagore, et qu’il était devenu ensuite le législateur des Thraces. Cela veut dire, sans doute, que les grecs du Pont, retrouvant chez les Thraces certaines pratiques ou légendes analogues à celles des Pythagoriciens, les expliquaient par ce conte.