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à chaque extrémité du banc, l’un fut forcé de déguerpir et l’autre culbuté de côté. Charmide prit place entre Critias et moi. À ce moment, mon cher, je me sentis mal à l’aise et ne gardai plus rien de la belle assurance avec laquelle je m’étais promis de soutenir l’entretien. Puis, Critias lui disant que j’étais le possesseur du remède, quand il tourna vers moi un regard que je ne saurais dire et qu’il fit un mouvement comme pour m’interroger, quand tous les assistants vinrent se ranger en cercle autour de nous, alors, ô mon noble ami, j’aperçus dans l’ouverture de son manteau une beauté qui m’enflamma, je perdis la tête, et je songeai que Cydias était un grand maître en amour, lorsqu’il donnait cet avis à un ami à propos d’un bel enfant :

Chevreau en face d’un lion,
Prends garde de ne pas te faire ta part[1].

Il me sembla que j’étais la victime d’une rencontre toute pareille.

Cependant, quand il me demanda si je connaissais le remède contre le mal de tête, je lui répondis, non sans quelque gêne, que je le connaissais. — « Quel est ce remède ? » me dit-il. Je lui répondis que c’était une certaine plante à laquelle s’ajoutait une incantation, et que l’incantation jointe au remède le rendait souverain, mais que sans elle il n’opérait pas. — « Je vais écrire, me dit-il, l’incantation sous ta dictée. » — « Avec mon assentiment, ou de force ? » lui dis-je. — Il sourit et dit : « Avec ton assentiment, Socrate[2]. » — « Soit, repris-je ; mais comment sais-tu mon nom ? » — « Je serais bien coupable si je l’ignorais : tu es fort connu parmi ceux de mon âge, et dans mon enfance je me souviens de t’avoir vu en compagnie de Critias. » — « Tu as raison. J’en serai d’autant plus franc avec toi dans mes explications sur l’incantation ; mais je me demandais tout à l’heure comment je te ferais comprendre la puissance qui est en elle. En

  1. Cydias est inconnu. La citation donnée ici se présente sous différentes formes dans les manuscrits et n’est peut-être pas d’une exactitude littérale.
  2. Socrate pose la même question à Charmide à la fin de l’entretien, et Charmide lui répond plaisamment qu’il est prêt à employer la force.