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Page:Pierre de Coubertin - Anthologie, 1933.djvu/50

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études historiques


Kanichka et l’Indo-hellénisme.

Les Tokhares ou Yuetchi s’emparèrent du Penjab comme déjà ils s’étaient emparés de la Bactriane. Chose étrange ! Ils s’y comportèrent en continuateurs des Grecs. Peut-être à demi aryas d’origine, les Tokhares, déjà affinés par le double contact de la civilisation chinoise et de la civilisation iranienne, s’étaient pénétrés en Bactriane de l’importance de l’héritage dont ils allaient se trouver investis. Leurs princes furent, pendant deux siècles, à la hauteur d’une telle mission. L’un d’eux, Kanichka (70-102) se montra un grand souverain. De sa capitale de Pechawar, il exerça une influence considérable sur l’Inde gangétique. Portant à la fois les titres de Basileus et de Maharajah, il eut la sagesse de suivre les voies tracées par Ménandre. Sans doute, il n’avait plus à sa cour une aristocratie grecque et l’on n’y jouait plus les tragédies d’Euripide, mais l’Hellénisme y dominait encore par la pensée, l’art, la tradition. Comme Ménandre et avec plus de conviction encore, Kanichka protégea le Bouddhisme. Sous son règne fut tenu le célèbre concile de Pechawar, que l’on considère comme le point de départ du grand mouvement d’évangélisation de la Chine et, en même temps, comme ayant consacré le schisme définitif entre les deux branches du Bouddhisme : celle de Ceylan, l’Himayana, laquelle garda son caractère primitif de haute intellectualité et celle du nord, le Mahayana, religion positive hérissée de dogmes, de miracles et de divinités subalternes, mais apte sans doute à contenter, en lui ouvrant des perspectives plus précises les aspirations de la foule. De là sortit aussi le mouvement monastique Indo-Chinois dont les résultats dans le domaine de l’art furent si considérables.

Il ne faudrait pas toutefois verser dans l’exagération comme certains ont, de nos jours, tendance à le faire ; les Européens, en prétendant que tout l’art de l’Extrême Asie dériva de l’hellénisme par l’intermédiaire de l’Inde et certains asiatiques en se refusant à admettre que l’Europe ait la moindre part dans les progrès de l’Asie. Il est puéril de ne voir dans l’architecture hindoue que des inspirations assyriennes ou persanes, dans les arts plastiques hindous que des réminiscences grecques. On ne peut pas plus nier les initiatives artistiques de l’Inde et de la Chine que leur originalité philosophique et littéraire. Mais la portée de l’action hellénique n’est pas davantage négligeable et c’est pour-