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Page:Pierre de Coubertin - Anthologie, 1933.djvu/147

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anthologie

si la résurrection poussait déjà la pierre du sépulcre où le Christ est à peine enseveli et l’on s’attend à ce qu’une fanfare éclatante vienne de suite annoncer la délivrance suprême. Et soudain s’affirme l’immense symbole qui inconsciemment pénètre le peuple entier et donne à ces fêtes leur signification troublante et grandiose. Cette Passion, que l’on commémore, c’est la passion de la Grèce ; ce tombeau, c’est celui où, trois siècles durant, fut scellée l’âme de la Grèce ; cette résurrection, c’est celle de la nation libérée !

À peine trente six heures et l’aube de Pâques se lèvera, mais le peuple grec est incapable d’attendre jusque-là ; il passe l’après-midi du samedi-saint dans une liesse croissante et pour la seule fois de l’année peut-être, voit avec plaisir les lignes pures du Parthénon s’effacer avec le jour qui fuit. Cette nuit-là ne ressemble point aux autres ; elle apporte une promesse d’éternité… À onze heures la rue d’Hermès est envahie ; les troupes font la haie ; tout est noir et relativement silencieux ; les Athéniens glissent comme des ombres vers leurs églises ; le contraste est voulu ; ce silence et ces ténèbres rendront plus brillantes les illuminations, plus joyeuses les clameurs dont le douzième coup de minuit va donner le signal.

Sur la place de la Métropole, plus de dix mille personnes peut-être sont réunies, une estrade est dressée. À la lueur tremblotante de quelques fanaux, on entrevoit sur cette estrade des armes qui scintillent, de brillants uniformes, une sorte d’autel sur lequel reposent des flambeaux d’or. Les voitures de la Cour ont amené les princes presque sans bruit et autour d’eux s’échangent à voix basse des saluts discrets. On se croirait transporté dans les régions d’en-dessous qu’éclaire un vague reflet du jour, qu’anime un semblant de vie. Tous les regards sont fixés sur la grande façade blanchâtre qui domine la place. On attend que la cathédrale d’Athènes ouvre ses portes.

Minuit ! Les portes tournent sur leurs gonds. La nef apparaît inondée de lumière. La lumière s’échappe, se répand sur la place où tous les cierges s’allument. Chacun tenait le sien caché contre son vêtement et voici que des clartés naissent dans les plus obscurs recoins, aux fenêtres des maisons, sur les toits en terrasse et jusque dans les tours d’où les cloches répandent au loin la bonne nouvelle : Xristos anesti. Le Christ est ressuscité !

Souvenirs d’Amérique et de Grèce, 1897.