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Page:Pierre de Coubertin - Anthologie, 1933.djvu/146

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variétés

Le vendredi-saint donne ici l’impression des réjouissances prochaines bien plus que du funèbre mystère qu’il commémore ailleurs. La foule vêtue de noir parcourt la ville joyeusement. On se demande pourquoi sur les monuments publics le pavillon national est en berne, pourquoi la flotte et l’armée sont en deuil ; les cloches des églises emplissent l’air de sons stridents bizarrement scandés ; cette cacophonie ne rappelle point le tombeau : elle évoque plutôt l’image de quelque barbare triomphe. De petites boutiques en plein vent sont établies dans les carrefours ; les portraits de la famille royale encadrés de verdure leur servent d’enseigne ; on y vend des cierges dont chacun fait provision. Par centaines circulent des agneaux noirs et blancs, conduits par des bergers palikares, le teint bronzé, l’œil fier, artistement vêtus de tuniques déchirées. Ceux qui marchandent ces agneaux les palpent, les secouent durement et puis les emportent sur leurs épaules pour le repas pascal.

Le soir à neuf heures ont lieu les processions, les « Épitaphes » comme on les nomme. Chaque paroisse à la sienne. Elles se répandent par les rues se dirigeant vers la place de la Constitution qu’elles traversent tour à tour. En tête, viennent la croix, les porteurs de bannières et des troupes d’enfants chantant à plein gosier des Kyrie eleison. Une mélopée singulière qui semble monter des profondeurs du passé alterne avec ces litanies populaires ; ils s’en dégage comme une lointaine impression de regret et d’exil ; les Israëlites captifs à Babylone devaient chanter ainsi ; mais cette impression est fugitive et le bruit reprend, le bruit d’une grande masse d’êtres humains qui ont un motif de se réjouir et font de vains efforts pour comprimer leur allégresse. Des pétards éclatent ; ça et là, des flammes de Bengale s’allument, des fusées s’élancent tandis que défilent avec leurs vêtements brodés d’or et leurs sombres coiffures les prêtres à grande barbe, lents et majestueux. Sur deux rangs vont les soldats, l’arme renversée, mêlés à la foule des fidèles qui tiennent des cierges allumés. Une odeur pénétrante de cire et d’encens s’élève jusqu’aux balcons des hôtels et des maisons particulières où les curieux sont entassés tenant aussi de petits cierges qui pointillent d’or la nuit bleue. On dirait que les constellations du ciel sont descendues parmi les hommes. Et les Kyrie eleison se perdent dans le lointain tandis qu’approchent les musiques militaires. Elles jouent des marches funèbres mais trop vite, trop fort, avec trop d’entrain ; les accords mineurs veulent devenir majeurs comme si le triomphe se préparait sous la mort, comme