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Page:Pierre de Coubertin - Anthologie, 1933.djvu/138

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Californie d’autrefois (1893).

Il pouvait être six heures du soir quand le petit chemin de fer s’arrêta au fond d’une vallée roussie, devant un massif montagneux qui décidément lui barrait la route. Il avait couru depuis midi au milieu des longues herbes sèches, les rails posés tout uniment sur le sol, franchissant les ruisseaux sur des ponts improvisés et s’arrêtant à des stations minuscules dont les noms poétiques à désinences espagnoles évoquaient les lointains ensoleillés du sud. Et c’était, au coucher du soleil, une grande féérie rouge comme si mille flammes de bengale se fussent allumées tout à coup. Des aigrettes de feu s’attachaient partout sur la crête des collines, aux cailloux du sol, aux rebords des petits nuages qui descendaient, très pressés, derrière l’horizon.

Au milieu de ce paysage à grandes lignes primitives sans culture encore et d’une beauté intacte, deux petites maisons de bois, de celles qu’en Amérique on transporte partout si aisément, se dressaient proprettes et puériles posées comme des joujoux sur la terre nue ; l’une d’elles servait de domicile au chef de gare et portait en grosses lettres bleues le nom de la localité : Santa Margarita. Une sorte de quai la prolongeait le long duquel le train avait fait halte ; un peu plus loin la voie se perdait dans les herbes en attendant que fut creusé sous la montagne le tunnel qui devait lui permettre d’atteindre San Luis Obispo.

Il y eut sur ce quai tout un déballage d’hommes et de choses : instruments aratoires perfectionnés, barils, caisses, sacs de toile, paniers de fruits. Pour enlever toute cette marchandise et la répartir, il fallut une heure comme si sur ce versant de la rude Amérique, le temps avait absolument cessé de représenter de l’argent ; les hommes bavardaient entre eux, riaient, chantaient tandis que s’allumaient les constellations dans l’azur rapidement assombri. Et la nuit était venue quand les deux lourdes diligences à huit chevaux s’engagèrent dans la prairie. C’étaient deux de ces pataches mexicaines, sortes de calèches suspendues sur d’épaisses lanières de cuir tressé, avec les bagages amoncelés par derrière, des rideaux de coutil remplaçant les glaces absentes et, sur la caisse, des enluminures en couleurs vives, ; on eut dit des voitures de cardinaux romains visitées par des brigands et