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la guerre des boutons


Camus, simulant une amnésie momentanée et partielle, le front plissé, les doigts énervés, semblait profondément réfléchir et ne perdait pas de vue La Crique, le sauveur, qui s’ingéniait.

D’un coup d’œil expressif il désigna à son camarade la carte de France par Vidal-Lablache appendue au mur ; mais Camus, peu au courant, se méprit à ce geste équivoque et au lieu de dire qu’il faut être Français, il répondit à l’ahurissement général qu’il fallait savoir « sa giografie ».

Le père Simon lui demanda s’il devenait fou ou s’il se fichait du monde, tandis que La Crique, navré d’être si mal compris, haussait imperceptiblement les épaules en tournant la tête.

Camus se ressaisit. Une lueur brilla en lui et il dit :

– Il faut être du pays !

– Quel pays ? hargna le maître, furieux d’une réponse aussi imprécise, de la Prusse ou de la Chine ?

– De la France ! reprit l’interpellé : être Français !

– Ah ! tout de même ! nous y sommes ! Et après ?

– Après ? et ses yeux imploraient La Crique.

Celui-ci saisit dans sa poche son couteau, l’ouvrit, fit semblant d’égorger Boulot, son voisin, et de le dévaliser, puis il tourna la tête de droite à gauche et de gauche à droite.