Page:Pensées de Marc-Aurèle, trad. Couat.djvu/219

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
215
PENSÉES DE MARC-AURÈLE

a considéré[1] qu’il faudra [bientôt] tout quitter en quittant les hommes, et il s’abandonne entièrement à la justice en tous ses actes, à la nature universelle pour tous les événements qui lui arrivent[2]. Il ne se demande même pas ce qu’on dira de lui, ce qu’on pensera de lui, ce qu’on fera contre lui. Deux choses lui suffisent : agir présentement selon la justice, aimer la part qui lui est présentement faite. Il est libre d’affaires[3] et de préoccupations ; il n’a qu’une volonté, marcher à l’aide de la loi dans le droit chemin et suivre dans ce chemin les traces de Dieu[4].

12

Quel besoin de te livrer aux conjectures[5], quand tu peux te rendre compte de ce que tu dois faire ? Si tu le vois, porte-toi de ce côté de bonne humeur, sans te retourner en arrière ; si tu ne le vois pas, attends, recours à de sages conseillers. Si tu rencontres quelque obstacle sur ton chemin[6], procède suivant la raison et d’après les moyens dont tu disposes, en t’attachant

  1. [Ἐξεδύσατο τὸ σῶμα, καὶ ἐννοήσας ὅτι… πάντα… κατακλιπεῖν… δεήσει, ἀνῆκεν ὄλον ἑαυτὸν κτλ… Il semble que le sujet des verbes ἐξεδύσατο et ἀνῆκεν ait disparu du texte grec. La traduction littérale de cette phrase serait la suivante : « Il s’est affranchi de son corps, et, considérant qu’il faudra bientôt tout quitter…, il s’abandonne entièrement… » — On pourrait encore supposer que καὶ a été substitué au pronom ὅς, disparu sous une tache ou dans une déchirure du manuscrit.]
  2. [Cf. supra IX, 31. Le rapprochement des deux passages indique clairement que ces deux expressions : « la cause extérieure » et « la nature universelle » sont synonymes.]
  3. [Cf. supra VIII, 51 : « ne t’embarrasse pas d’affaires dans la vie. »]
  4. [Donc, être libre.]
  5. [Et, très vraisemblablement, à des conjectures sur la conduite et les affaires d’autrui. Cf. supra III, 4, 1re et 8e notes. Pour Marc-Aurèle, le devoir est encore ce qui s’aperçoit le plus clairement.]
  6. [ἐὰν δὲ ἔτερά τινα πρὸς ταῦτα ἀντιϐαίνῃ. Couat : « Si tu rencontres d’autres obstacles. » — Même traduction, à un mot près, chez Pierron, Barthélemy-Saint-Hilaire et M. Michaut. D’après eux, c’est un premier « obstacle » pour l’honnête homme de ne pas reconnaître son devoir. On pourrait peut-être accepter cette interprétation du passage, si Marc-Aurèle avait écrit πρὸς τοῦτο : on pourrait admettre, en effet, que τοῦτο représentât ici l’idée de « faire son devoir », impliquée plus haut dans les mots « voir ce qu’il faut faire, » — σκοπεῖν τί δεῖ πραχθῆναι. Mais c’est ταῦτα qui est écrit. Ce pluriel ne peut désigner que les deux actions exprimées dans les deux phrases qui précèdent : « se porter vers le devoir, quand on l’a vu, » ou « prendre — et suivre — le conseil de sages personnes ». Dans les deux cas se trouve également supprimé le premier obstacle que semblent indiquer les mots « d’autres » dans les traductions de MM. Couat et Michaut et de leurs devanciers. — À quoi dirons-nous donc que s’oppose ἕτερα ? Le texte grec signifie littéralement : « Si quelque autre chose fait obstacle à ton action, » — c’est-à-dire : « Si ton action trouve en face d’elle quelque autre chose, — quelque chose autre qu’elle-même, — ou, tout simplement, quelque chose — pour lui faire obstacle. »]