Page:Peguy oeuvres completes 05.djvu/69

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le monde. Tu travailles mieux que moi. Tu travailles mieux que personne. Tu files la laine ; la laine, seule utilité. Tu en fais plus que moi. Ce matin tu en auras fait plus que moi. Je cause et en même temps je ne fais rien. Tu causes et en même temps tu travailles.

Fille inquiète, âme insatiable, âme inquiète, si tu crois ce que tu dis, alors au moins ne travaille pas.


Jeannette

— Il est vrai : j’ai une grande souffrance de toute cette perdition ; mais je souffre encore une souffrance, une souffrance inconnue, au delà de tout ce que tu pourrais imaginer.


Hauviette

— Tu la diras sans doute à madame Gervaise ? ta souffrance nouvelle.


Jeannette

— Je ne sais pas.

Un silence.

Hauviette

— Au revoir, ma belle, à tout à l’heure. Montrant le chemin qui vient du bourg. Elle va venir par ici. Montrant le chemin qui s’en va par la droite à flanc de coteau. Moi je m’en vais par ici. J’ai affaire par ici. Je ne sais pas comment que ça se fait. J’ai toujours affaire ailleurs. Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais rencontrée, cette personne-là. J’ai toujours affaire ailleurs. Ailleurs qu’où elle est. Il y a comme ça des hasards dans l’existence. Aussi, ça m’étonne, je ne l’ai jamais rencontrée.

Par ici. Par là.