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mêmes. Où les malheureux sont malheureux une fois, vous vous rendez malheureux cent fois, pour le même malheur. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux ; quand les malheureux sont heureux, vous êtes malheureux ; pour changer. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux avec eux ; quand les malheureux sont heureux, pour vous rattraper, vous êtes encore plus malheureux. Il faudra changer ça, ma fille, il faudra changer ça. Ou ça finira mal. Ils étaient heureux, ces deux gamins, pendant qu’ils mangeaient ton pain. Ça leur a toujours fait un quart d’heure de bon. Alors vous autres vous en profitez pour que ça vous fasse encore un quart d’heure de mauvais. C’est toujours ça de pris. Vous êtes malins. Vous ne perdez rien. Un quart d’heure de plus mauvais. Vous savez profiter, vous profitez de tout. Un quart d’heure de pire. C’est toujours autant de bon. C’est toujours autant de gagné. Vous êtes des profiteurs.


Jeannette

— Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir ; ils auront faim demain.


Mauviette

— Ils auront faim ce soir, ils n’y pensaient pas ce matin ; ils avaient faim hier, ils n’y pensaient pas ce matin. Mais toi tu y pensais. Vous avez faim pour les autres. Ils en trouveront d’autres.

Vous avez faim, pour les autres qui ont faim, même quand ils n’ont pas faim.


Jeannette

— Jeûner, jeûner ne serait rien. On jeûnerait tout le temps si ça servait tout le temps.